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Tribune

Somalie, le piège humanitaire, la suite ...

Par Pierre Salignon, directeur général à l’action humanitaire, Médecins du Monde (MDM)
Article publié dans le Monde - 26 juillet 2011

Par Pierre Salignon, directeur général à l’action humanitaire, Médecins du Monde (MDM)

 

Depuis quelques jours, la Somalie fait un retour remarqué à la une des médias. Selon de nombreux observateurs (ONG, agences des Nations Unies, journalistes), plusieurs zones du pays sont désormais ravagées par une terrible crise alimentaire, sans précédente depuis vingt ans. Les Nations Unies n’hésitent plus à parler de famine dans le Sud somalien. L'alerte est relayée par les humanitaires présents en Somalie, mais aussi au Kenya et en Ethiopie, où plusieurs milliers de réfugiés arrivent chaque jour complètement démunis et épuisés. Une nouvelle fois, les images choquantes des enfants affamés et squelettiques sont partout présentes dans les médias, et attirent l’attention du public sur le sort des populations déshéritées de la Corne de l'Afrique. Toutes « les multinationales du cœur » appellent à une mobilisation financière exceptionnelle pour faire face à la tragédie, et acheminer sans tarder de la nourriture ; « pour éviter le pire » et sauver plusieurs millions de personnes de la faim.

Alors même qu’une nouvelle mobilisation humanitaire internationale se met en route pour sauver les affamés, regarder le passé n'est pas sans intérêt. D’autant que le scénario est connu, et se répète dans cette région troublée et en proie à des épisodes réguliers de malnutrition. Les dilemmes et les risques d’une telle opération de secours sont identifiés, et particulièrement bien décrits par Jean-Christophe Rufin dans son livre Le piège humanitaire, publié en 1992...

Le french docteur écrit : « il a fallu des mois de campagne d'opinion, des efforts inouïs de communication pour qu'enfin la Somalie, parvenue au fond de la détresse, « passe » dans les médias. Lorsque la machine humanitaire s'est mise en route, elle l'a fait d'une façon spectaculaire et inadaptée. La grande opération « riz pour la Somalie » (...) a constitué une réponse peu appropriée aux véritables problèmes. Les difficultés sur le terrain en Somalie ne provenaient pas d'un manque d'apports alimentaire ou financier. Les campagnes médiatiques avaient fini par débloquer d'importants moyens pour ce pays. Le facteur limitant était la capacité opérationnelle de ceux qui apportaient l'aide et surtout l'extraordinaire instabilité du pays. L'omniprésence des bandes armées, leur tendance à rançonner la population et à détourner l'aide qu'on lui destine rendaient inefficace la distribution ».

L'analyse reste d'une étonnante actualité, éclairant la tragédie qui se déroule sous nos yeux. Elle rappelle également une évidence : si, comme le disent les Nations Unies, la famine fait rage, elle ne peut uniquement s'expliquer par la seule sécheresse et le déficit actuel de pluies dont souffrent majoritairement des éleveurs nomades. La crise alimentaire qui frappe la Somalie (et sa région) est le résultat d’un long processus de dégradation associant des agressions climatiques répétées, et les conflits qui ravagent le pays depuis le début des années 90. Rufin souligne : « par scissions successives, l'autorité politique a éclaté comme une grenade et des groupes rivaux aux contours imprécis se partagent le pays », l’absence d’Etat depuis 1991 devenant un facteur aggravant. Sans oublier les multiples interférences politiques et militaires extérieures, de l'opération militaire américaine Restore Hope, à l'intervention plus récente de l'armée éthiopienne, en passant par le déploiement de troupes des Nations Unies, puis l’implantation de cellules islamistes étrangères, après les attentats de Nairobi et de New-York... L'anarchie générale et chronique a renforcé le pouvoir prédateur des chefs locaux, et fait de la Somalie le royaume de tous les trafics, comme des miliciens islamistes. Pour les civils, survivre relève de l’exploit quotidien.

Face à l’insécurité, les humanitaires, eux, malgré leurs tentatives renouvelées, se sont retrouvés dans l'impossibilité de maintenir une présence efficace et permanente sur le terrain. Certains ont été assassinés ou sont devenus la cible de violences et de kidnappings crapuleux, les obligeant à superviser leurs opérations d'assistance à distance, basés à Nairobi, la capitale kényane, devenue LA plateforme humanitaire de la région. La perfusion humanitaire a été maintenue à ce prix, mais avec une perte de contrôle de l'assistance . Alors que les milices islamistes prenaient progressivement le contrôle du Sud de la Somalie et imposait leur vision conservatrice de l’Islam, le PAM s’est lui retrouvé contraint de suspendre ses distributions de nourriture en raison de l’insécurité et de détournements massifs de l'aide alimentaire internationale, la corruption généralisée mettant le système de distribution des Nations Unies à rude épreuve . Autant dire que toutes les conditions étaient réunies pour que la misère chronique dégénère en nouvelle catastrophe pour des populations particulièrement éprouvées par les privations et les violences, et cette terrible sécheresse qui cache parfois la guerre. Les réfugiés qui rejoignent désormais les camps du Kenya et d'Ethiopie ne sont que les témoins désormais visibles d'une tragédie ancienne mais bien réelle, même si elle a été peu médiatisée ces dernières années...

Les récentes déclarations des miliciens islamistes, qui contrôlent les zones décrétées en état de famine par l’ONU, appelant à l'aide internationale (tout en refusant de parler de famine), ne sont pas pour autant rassurantes. Qui peut penser que la Somalie va, comme par enchantement, s'ouvrir maintenant à l'assistance internationale, sans contreparties et sans risques ? Pour les humanitaires qui s'emploient déjà à renforcer leurs actions pour contenir le désastre annoncé à grand renfort des sirènes médiatiques, le défi est de taille. S’ils doivent agir vite, ils vont devoir se déployer avec une grande prudence dans une région où ils ne sont pas les bienvenus et où rien ne leur sera facilité. Les risques de détournement de l’aide alimentaire sont en d’autres termes importants.

L’histoire récente des interventions humanitaires en Somalie nous enseigne une autre chose importante : la mobilisation financière en cours, aussi nécessaire soit-elle, ne sera pas suffisante pour assurer le succès des opérations de secours et sortir la Somalie du cycle infernal actuel. Il n’y aura pas de résolution humanitaire à cette crise comme il n’y en a pas eu pour les autres. Si la réponse humanitaire en urgence, est, à ce stade, la seule envisageable étant donné la gravité de la situation, elle est loin d’être satisfaisante. Elle permettra certainement de circonscrire l’incendie alimentaire, mais pas de l’éteindre, faute d'autres perspectives plus politiques. Si l’Etat somalien est moribond, la tragédie actuelle est également le révélateur de la défaillance collective de la communauté internationale et des Etats de la région. Le drame de ce pays sans ressources, ni valeur stratégique peut se résumer d’un mot : abandon. Rien n’a changé en 20 ans. Faute de vision à long terme, la communauté internationale, au travers des Nations Unies, se contente aujourd’hui comme hier, à chaque nouvelle crise, de recettes temporaires et humanitaires, le temps que les regards se détournent de la corne de l’Afrique et des populations affamées, délaissées par leurs propres gouvernements. Pourquoi en serait-il autrement demain ? Faute de changement d’approche et « d’un investissement sur le long terme » comme le demande la FAO (sur les questions agricoles notamment), il sera impossible de sortir du piège de la réponse humanitaire, et impossible d’éviter que ce type de crise ne se reproduise.

 

 

 

(1) « Le piège humanitaire, Suivi de Humanitaire et Politique depuis la chute du Mur », Jean-Christophe Rufin, Collection Pluriel, 1992.

(2) Lire dans la Revue Humanitaire / 29, Juillet 2011, l’article de Stéphane Berdoulet, « MDM en Somalie : l’art difficile du travail à distance », sur les raisons qui ont conduit l’association à fermer il y a quelques mois son programme à Merka dans le Sud somalien, rappelant combien il est difficile d’intervenir dans ce pays pour les humanitaires étrangers.