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Tribune

Les aides ne sont pas des dons mais des droits

Depuis plusieurs semaines, les équipes de Médecins du Monde dénoncent la multiplication de la mise à la rue, sans autre solution, de familles avec enfants, de personnes malades, mais aussi les pressions exercées auprès de personnes vivant sous des tentes MdM, et la poursuite d'expulsions de squat sans perspective d'hébergement.

Par Dr CHRISTOPHE ADAM, Dr THIERRY BRIGAUD et MARIA MELCHIOR,
membres du conseil d'administration de Médecins du monde
Article publié dans la Croix - 3 août 2011

 

 

Depuis plusieurs semaines, les équipes de Médecins du Monde dénoncent la multiplication de la mise à la rue, sans autre solution, de familles avec enfants, de personnes malades, mais aussi les pressions exercées auprès de personnes vivant sous des tentes MdM, et la poursuite d'expulsions de squat sans perspective d'hébergement.

Ce constat nous le partageons avec l'ensemble des acteurs de l'urgence sociale, avec d'autres associations engagées auprès des SDF ou des populations précaires. Nous connaissions ces situations, ces histoires douloureuses, mais cette année la réalité est dramatique. Nous n'avions jamais atteint ce niveau de remise à la rue, sans solution alternative, même une nuitée d'hôtel, tant le dispositif d'hébergement d'urgence est saturé. Cette situation est liée à la diminution des budgets d'hébergements, d’urgence et de stabilisation pour les personnes sans-chez-soi et pour les demandeurs d’asile mais aussi au contexte politique actuel et nous craignons que cela ne fasse que s’aggraver en 2012.

C'est intolérable. Intolérable car il s'agit d'abord d'une forme de maltraitance, de violence inacceptable envers des populations fragiles et soumises à des pressions fortes administratives, policières et parfois collectives. Ensuite cela nous interroge sur ce qui justifie ou entraine de tels arbitrages.

La notion de droit inconditionnel à la protection et à l'hébergement est une posture fondamentale, un des éléments de notre pacte social. L'obtention d'un toit, d'une protection, par le jeu de la mobilisation des acteurs publics et associatifs de la solidarité ont constitué des avancées essentielles. La création du 115, l'organisation de l'hébergement d'urgence, l'inscription dans différentes textes du droit à l'hébergement et ensuite du droit au logement opposable ont été des étapes fortes, structurantes de nos politiques d'aide sociale. Leur remise en question, aujourd'hui, du fait des contraintes budgétaires est un signe qui dépasse le simple objectif comptable. La France du 21ème siècle, 5eme PIB mondial, ne peut elle pas conserver au sein d'un budget d'environ 290 milliards, comme une priorité nationale, la protection des plus fragiles en leur offrant un toit ? La plupart des français disent avoir peur de se retrouver un jour à la rue. L'incapacité effective de protéger les personnes en situation de grande exclusion est une atteinte forte du respect de la dignité humaine.

Le secteur médico-social comme tous les acteurs économiques de la solidarité, doit réfléchir à ses modes d'intervention, de régulation. Ce débat a du sens. Il est complexe. Mais ne saisissons pas le contexte budgétaire actuel, pour faire passer un modèle contre l'autre, pour trancher sans analyse globale, pour restructurer sans comprendre que derrière tout cela il y a des enjeux humains et sociétaux forts. Ne renforçons pas non plus les incohérences, en imposant une rigueur disproportionnée au champ social ce qui risque de déplacer les flux vers le champ médical... Nous l'avions déjà dénoncé lorsque certains députés ont instrumentalisé la refonte de l'aide médicale d’Etat, dispositif d'accès aux soins pour les sans papiers pauvres, en alertant sur le fait que cela entrainerait le transfert d'une enveloppe budgétaire stable vers de la dette hospitalière. Nous le dénonçons une fois encore dans le champ de l'hébergement car il n'y a pas de santé sans toit et que la remise à la rue est un facteur de dégradation de l'état de santé. Maintenir des personnes malades ou fragiles à la rue, c'est à coup sûr les orienter à moyen ou court termes vers les urgences hospitalières, dernier lieu ouvert à tous, mais à quel coût, de nos espaces collectifs...

Faire l'impasse sur la solidarité dans un moment de fragilité collective nous paraît totalement incompréhensible et relever d’une conception individualiste ou grégaire de la survie. Comme si la fragilité, l'absence de rentabilité ou de productivité justifiaient l'effacement, la mise à distance des stratégies publiques. Le coût de l'aide sociale, de la solidarité semblent pour certains un surcoût, un abus, une dérive... Mais c’est une vision à très court terme qui ne tient pas compte du bénéfice sociétal d’une politique sociale inclusive qui permet au plus grand nombre d’avoir une place dans la société et d’accéder à la citoyenneté. En tant que soignants, rappelons qu'il n'y a rien de pire qu'un malade seul, riche ou pauvre. Qui pourra nous faire croire qu'il est légitime de laisser mourir un homme dans un squat, sous une tente ou à la rue, sous prétexte qu'il est pauvre, schizophrène ou sans papiers ? Notre histoire commune est riche de cette idée d'avoir construit ce bouclier de solidarité, autour du handicap, du malade, du sans ressource, ou du demandeur d'asile. La cmu, le rsa (466 euros), l'aspa (742 euros), l'aah (712 euros), l'ata (335 euros), ne sont pas des dons, mais des droits fondamentaux minimums, qui engagent, obligent, coûtent, c'est vrai, mais soyons surtout heureux de ne pas en bénéficier...

Ne jouons pas non plus des clivages et des mises en tension. La dénonciation médiatique, la stigmatisation sont des outils dangereux de mobilisation de l'opinion à un moment où la mise en perspectives, la transformation et la réorganisation de la gestion publique sont incontournables. Réaffirmons plutôt nos valeurs, celles qui donnent du sens, du fond, qui sont les étais de notre cohésion sociale.

Depuis plus de 30 ans, Médecins du Monde défend une idée de la solidarité forte, ici en France mais aussi là-bas à l'étranger. Nous défendons une politique sociale qui offre des solutions d’hébergement et de prise en charge médico-sociale adaptées aux besoins sociaux, médicaux, psychologiques des personnes, besoins hétérogènes et par définition évolutifs au cours de leur parcours de vie. Des dispositifs adaptés, de qualité, à bas seuil d'exigence et à haut seuil de tolérance existent (lits halte soins santé, lieux de vie alternatifs, accompagnement médico-social dans les structures d’hébergement et de logement) et méritent d’être encouragés. Nos idées sont portées par des volontaires, des bénévoles, des salariés mais aussi par nos donateurs, ensemble de citoyens qui soutiennent tous chacun à leur façon, ces concepts de droits fondamentaux que sont les droits de l'Homme. Dans cette période de réduction budgétaire, n'oublions pas ces idéaux collectifs. Ne les  laissons pas être mis de cote, sous couvert de rigueur budgétaire et n'acceptons pas des décisions qui, en plus d'être des erreurs économiques, sont une faute éthique.

Dr Christophe Adam, Dr Thierry Brigaud et Maria Melchior,

membres du conseil d’administration de Médecins du Monde

Août 2011