Nicaragua, violence familiale, combattre le fléau
Offrir un secours durable aux victimes
VIOLENCE FAMILIALE / Médecins du Monde et les institutions associées au projet contribuent à prévenir et à diminuer la violence familiale et sexuelle dans la région de Puerto Cabezas. Afin d’offrir un suivi de qualité aux victimes, le réseau s’est doté du Caimca, un centre de prise en charge intégrale de la femme caribéenne.
Ofelia ne quitte plus son petit Tambo des yeux. Un regard tendre sous forme de victoire pour le personnel féminin du Caimca. Battue par son compagnon, l’Amérindienne miskita avait perdu jusqu’à sa dignité de mère. « Elle avait délaissé Tambo, son fils de 14 mois, confirme Shira Miguel, coordinatrice du Caimca. Quand il est entré au centre, il souffrait de malnutrition sévère et présentait des signes de maltraitance. Tambo n’était même pas enregistré à l’état civil.» Entre janvier et octobre 2007, la police de Puerto Cabezas a enregistré 1 062 plaintes pour violence physique. La faute au machismo, dérive d’une masculinité exacerbée. Ajoutez-y el licor et la piedra, entendez rhum blanc et krak, vous obtiendrez un cocktail détonant d’agressions verbales, physiques et sexuelles. Pour l’éloigner de son conjoint, le Caimca héberge Ofelia depuis plusieurs semaines. «Ainsi, en les accueillant durablement dans la
résidence du centre, nous prenons le temps de soigner les victimes, de les aider à prendre conscience de leurs droits», souligne Shira. Ofelia avait porté plainte à plusieurs reprises pour, chaque fois, se rétracter. Jusqu’à ce jour où la police l’a découverte chez elle, le corps tuméfié. Le département juridique du Caimca a pris le relais. « Quand la police dirige les victimes vers le Caimca, nous agissons immédiatement, explique Shira, avocate de métier, pour éviter le repentir. Car beaucoup, dépendantes de l’agresseur, économiquement et psychologiquement, retirent leur plainte. Si elles le souhaitent, nous les accompagnons tout au long de la procédure juridique. »
UNE PLURIDISCIPLINARITÉ GARANTE D’EFFICACITÉ
À l’étage, Denise Stigol, le médecin du centre, reçoit, quant à elle, jusqu’à 30 patientes par jour. Une fréquentation importante parce qu’elle a ouvert son cabinet non seulement aux victimes, mais aussi à toutes les femmes, aux adolescents et aux enfants. L’intérêt est double pour Denise : « D’une part, nous ne voulons pas stigmatiser les victimes de violence domestique. C’est aussi un moyen de détecter les cas de maltraitance car les patientes n’osent pas toujours parler. D’autre part, afin de contribuer au financement du Caimca, les consultations sont payantes et nous vendons les médicaments. Tout ça bien moins cher que dans les cliniques privées. » Depuis peu diplômée de médecine légale, la doctoresse rédige des certificats médicolégaux, présentés aux procès comme preuves de l’existence et de l’exercice de violence. Une gynécologue de l’hôpital travaille également quelques heures par jour au centre pour dépister les MST et le cancer du col de l’utérus et, si nécessaire, donner les traitements appropriés. La psychologue du centre, Ivette Pineda, a été formée pour pouvoir délivrer des diagnostics psychologiques légaux. Un progrès capital : «Pour toute la région, il n’y avait qu’un expert médico-légal, explique la jeune praticienne, qui plus est un homme auquel peu de femmes osaient se confier, et aucun expert pour les diagnostics psychologiques légaux.» Ivette organise des psychothérapies de groupe et reçoit les victimes individuellement. Plus rarement les agresseurs. Beaucoup d’hommes refusent toute thérapie, voire la simple médiation. L’une des femmes-relais, dans les quartiers, Doña Juana, arrive au Caimca pour présenter un cas : « Une muchacha frappée par sa mère et sa grand-mère à San Judas. Je l’ai convaincue de passer au centre dans la matinée. » Ces femmes-relais, à l’instar des juges de quartiers, des représentants élus par les habitants, sont formées au Caimca pour la détection et la prévention des cas de maltraitance domestique.Le réseau de bénévoles (18 promotoras, 33 juges), véritable quadrature du cercle, devrait s’étoffer. Une gageure, en effet, car Médecins du Monde et ses partenaires visent désormais les communautés indigènes les plus isolées de la région. Sans doute aussi les plus affectées.
S’unir contre la violence familiale et sexuelle
VIOLENCE FAMILIALE / À Puerto Cabezas, la réussite du projet repose sur la construction
permanente d’un réseau de compétences variées. D’où la conclusion de partenariats solides
avec les institutions locales. Après notre retrait en 2010, nos partenaires géreront le réseau.
« C’est une expérience unique dans la région, confie le docteur Eldo Law, directeur de la polyclinique de la municipalité, associé au projet. Les initiatives pour répondre au problème endémique de la violence s’étaient révélées insuffisantes. Le réseau apporte une meilleure coordination entre les acteurs locaux. »
Le collectif – baptisé Réseau de prise en charge des victimes de violence intra-familiale et violence sexuelle – est né en 2006, sous l’impulsion de MdM et de plusieurs mouvements féministes historiques comme Nidia White. L’idée : fédérer, via notre soutien financier et logistique, l’expérience et les compétences de chaque institution associée (publique et associative) afin d’améliorer la prise en charge globale des victimes de violence domestique. Ainsi, les engagements communs, formalisés sous forme de conventions, sont régulièrement actualisés pour inclure les nouveaux partenaires. « Difficile parfois d’impliquer tous les acteurs, constate Diane Maraval, coordinatrice MdM Nicaragua, surtout quand le personnel change souvent. » Côté social, outre la Red de Mujeres contra la violencia, une fédération de 150 associations féministes, la Ligue locale des droits de l’Homme (Cedehca) et le ministère de la Famille ont rejoint le collectif. Autre acteur pionnier et incontournable : la Comisaria de la mujer y la niñez ou Police des femmes et des mineurs qui, dès sa création en 1993, a affiché sa volonté de traiter tous les aspects sociaux de la problématique. Cette instance spécialisée de la police nationale, qui reçoit les plaintes et dénonciations de cas de violence familiale et sexuelle, emploie une assistante sociale, une psychologue et des femmes policiers qui mènent les enquêtes. Enfin, les étroites relations entre MdM et les partenaires de la santé publique et privée, comme le ministère de la Santé, l’hôpital et la polyclinique de Puerto Cabezas, ont abouti à un meilleur suivi des patients. À notre arrivée, par exemple, aucun centre de santé de la région ne disposait de registre spécifique pour relever les cas suspectés et réels de violence.
GUILLAUME PLASSAIS
...NOTRE ACTION
Principaux objectifs |
FICHE PAYSEn chiffres • 1998 : L’ouragan Mitch tue 3000 Nicaraguayens.
• 2001 : Lancement du Plan
• 2006 : Daniel Ortega, leader
• 2007 : L’ouragan Félix tue
74,2% |
Témoignage
"Je veux étudier pour être indépendante plus tard." Karla, 12 ans, du village miskito de Krukira, hébergée deux mois au centre Caimca. |
INTERVIEW DE...Diane Maraval, coordinatrice MdM NicaraguaQuelles réalités et difficultés rencontrez-vous sur le terrain ? D. M. : La région est très isolée du reste du pays. Je l’ai constaté après le passage de l’ouragan Félix. Nous avons dû mettre le projet entre parenthèses, le temps d’apporter, avec d’autres ONG, l’aide d’urgence aux populations les plus démunies. Les moyens manquent à tous les niveaux. Les professionnels locaux, en sous effectif, sont débordés et beaucoup sont, eux-mêmes, victimes de violence familiale. Cette violence reste culturelle et tant ancrée dans les esprits qu’il est difficile de faire évoluer les mentalités. Des résultats concrets ? D.M. : Les partenaires sont satisfaits du travail accompli, ce qui nous offre une vraie légitimité dans la région. Les institutions dirigent désormais les victimes vers le Caimca. Nous avons enregistré aussi une augmentation de la fréquentation à la suite d’une active communication notamment par le biais de brochures ou de messages transmis grâce à la radio. |
Photographies Stéphane Lehr