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Revue humanitaire   Revue Humanitaire n°13 - décembre 2005 - L'humanitaire en catastrophe(s)

couverture de la Revue Humanitaire n°13

Revue Humanitaire n°13 - décembre 2005





Sommaire

Editorial Cinq ans déjà… par Françoise Jeanson et Boris Martin

Dossier : L’humanitaire en catastrophe(s)

  • Table ronde animée par Olivier Bernard, avec Anne-Marie Granet-Abisset, Rony Brauman, Jean-François Mattéi, Bruno David, Madeleine Moulin
  • Catastrophes humanitaires, par Jean-Pierre Dupuy
  • Pour une action humanitaire aux effets durables, par Jean-François Mattéi
  • Se préparer aux catastrophes naturelles, par Béatrice Miège
  • Financement des ONG : le Tsunami a-t-il révélé de mauvaises pratiques ?, par Pierre Micheletti (extrait disponible).

Actualités

  • La France et ses ONG : les paradoxes de « l’Etat stratège », par Franz Lauer
  • Retrait du Fonds global de Birmanie : la mort à terme pour des milliers de Birmans,par Françoise Sivignon

Lire

  • Petite métaphysique des tsunamis
  • Les catastrophes dans l’histoire
  • ONG au Cambodge
  • L’ONU, vue des populations
  • La justice internationale soumise à la question
  • Parcours du volontaire

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Regard de photographe

Gérard Rondeau

Editorial

> Cinq ans déja... Par Françoise Jeanson, directrice de la publication et présidente de Médecins du Monde et Boris Martin, rédacteur en chef
Novembre 2000. L’Afghanistan n’était situé sur une carte que par une poignée d’humanitaires nostalgiques d’un âge d’or où l’Est et l’Ouest s’étaient livrés à la Guerre froide par procuration ; New York abritait encore le World Trade Center, tours jumelles de Babel dans lesquelles vaquaient à leurs occupations des milliers de New-Yorkais toutes origines confondues ; l’Irak était le symbole de l’Etat belligérant renvoyé dans ses pénates après l’agression du Koweit… Cinq ans plus tard, la carte du monde a changé. Le World Trade Center s’est effondré, emportant avec lui des milliers d’innocents et quelques certitudes occidentales. Le terrorisme mondial devient une réalité dramatiquement concrète, mais aussi un prétexte sémantique aux réponses occidentales qui suivront. L’Afghanistan s’est matérialisé aux yeux du grand public à la faveur d’une riposte gigantesque aux attentats du 11 septembre 2001 tandis que l’Irak a fait l’objet d’une attaque en règle au prétexte d’armes chimiques introuvables. Le monde est bel et bien entré dans le XXIe siècle avec un goût de cendres dans la bouche. En novembre 2000, modeste et ambitieuse à la fois, la revue Humanitaire naissait. Ce que nous observions et pressentions dans notre premier éditorial de novembre 2000 prend aujourd’- hui une singulière acuité : « Mutation des conflits et complexification des enjeux, de nouveaux problèmes surgissent qui exigent des réponses inédites. L’implication croissante des populations civiles et la perpétuation des génocides, le rapport au politique, l’imbrication du militaire et de l’humanitaire, les conquêtes du droit international, la couverture médiatique, l’élaboration de critères d’évaluation de l’action humanitaire… » Ces quelques lignes résumaient parfaitement bien les mutations qui s’opéraient, dessinant une évolution qui n’a malheureusement pas été contredite depuis. L’action humanitaire, durant ces cinq années, a avancé au rythme de l’Histoire, enregistrant — « encaissant » pourrions-nous écrire — les chaos de cette dernière. Elle est bien évidemment contrainte d’en prendre acte, d’en mesurer la portée pour réaffirmer, ou revoir, ses postulats. De notre point de vue d’acteurs humanitaires, il nous semble que l’on peut identifier quatre grands faits marquants de ces dernières années : Avec le 11 septembre 2001, et de manière conjuguée, nous avons assisté à la fin de la multipolarisation née avec la chute du Mur de Berlin et au début d’une nouvelle polarisation dont les critères ne sont plus uniquement politiques.
L’action humanitaire voit, non plus seulement l’émergence, mais bien l’installation en masse, parfois sous forme de reconquête forcée, d’acteurs militaires, diplomatiques, économiques et confessionnels. De plus en plus clairement, la composante humanitaire est intégrée aux dispositifs diplomatiques et militaires des grandes puissances, brouillant les frontières entre l’humanitaire d’Etat et l’humanitaire indépendant. Dans les périodes de post crises et de reconstructions — planifiées jusqu’en amont des conflits — nous sommes confrontés à des restrictions programmées des services et en particulier de l’accès aux soins. Nous voyons disparaître progressivement le « militantisme humanitaire » pris entre la double exigence de la sécurité des terrains et d’une normalisation privilégiant la qualité opérationnelle et la satisfaction des bailleurs, aux combats politiques. La revue Humanitaire, depuis ses débuts, se veut réceptacle des évolutions qui se font jour et des débats qui s’engagent. Plus que jamais, Médecins du Monde soutient cette revue et souhaite ainsi développer cet espace de débat et de réflexion unique en France. Puisant aux sources de sa propre histoire et de son appartenance au mouvement French doctors qui a marqué le développement de l’action humanitaire, mais intégrant les évolutions et les influences multiples de ces dernières années, Médecins du Monde entend affirmer pour la revue Humanitaire la ligne éditoriale suivante :
• Revendiquer et valoriser les acquis d’un humanitaire laïque s’appuyant sur le droit et la dimension politique de l’acte de soigner. La force du témoignage et du plaidoyer y reste le complément incontournable de l’action d’assistance. Notre attention se portera aussi bien sur le drame qui se joue icidans nos pays nantis que sur celui qui se joue là-bas dans les pays en crise.
• Poursuivre le dialogue avec les autres sensibilités humanitaires notamment anglo-saxonnes mais aussi confessionnelles. Dans cette démarche, la revue Humanitaire continuera d’accueillir les contributions et interventions de toutes les ONG qui souhaitent enrichir un débat ouvert et polyphonique sur l’humanitaire.
• Promouvoir de nouvelles alliances entre intervenants humanitaires du Nord comme du Sud, alliances qui viendront compléter celles nouées depuis longtemps entre partenaires occidentaux.
• Exposer au lecteur concerné comme au profane la complexité de l’action humanitaire aujourd’hui, sans complaisance mais sans démission.
Pour enrichir cette démarche, la revue Humanitairemet en place une organisation qui combinera un Comité de pilotage et un Comité de rédaction. Le comité de pilotage sera en charge du respect de la ligne éditoriale et de la diffusion de la revue. Placé sous la responsabilité du président de Médecins du Monde, directeur de publication de la revue, il est composé de membres de l’association. Le Comité de rédaction, ouvert à des personnalités reconnues d’origines professionnelles et géographiques multiples, sera en charge, sous la responsabilité du rédacteur en chef, de la conception intellectuelle et pratique de la revue.


Financement des ONG : le tsunami a t-il révélé de mauvaises pratiques ?,

par Pierre Micheletti

La mobilisation financière en relation avec le tsunami survenu fin 2004 a constitué, par son ampleur, un épiphénomène, mais l’arbre de doit pas cacher la forêt. Un an après, les actions de solidarité internationale, suite à celles développées dans l’extrême urgence, ont maintenant pris un rythme plus serein,

propice à mener une réflexion sur l’un des sujets soulevés au détour de cette grande crise humanitaire : le financement des ONG. Dans le même temps le voile de l’oubli recouvre rapidement les victimes du récent tremblement de terre au Pakistan.

> Principe de réalité ?

Les ONG ne sont pas dans la mystification à l’égard de leurs donateurs quant elles réaffectent ou proposent de réaffecter sur une autre zone géographique des financements spécifiquement collectés à l’origine pour une urgence dans un pays ciblé. Un tel choix est alors guidé par un double principe de réalité, conséquence des modalités de gestion financière des associations humanitaires en France et des réalités opérationnelles qui caractérisent la plupart des urgences. Cela suppose cependant l’existence d’un contrat de confiance global entre une association et ses donateurs.

Les ONG n’ont pas vocation à effectuer de placements financiers et, de ce fait, elles ont au mieux des réserves de trésorerie de quelques mois. Elles doivent donc faire face, en fonction des événements, à des urgences sanitaires qui sont, par nature, grosses consommatrices de fonds. Les montants en jeu dépassent largement leur capacité d’engagement financier spontané.

C’est précisément cette tension entre dépenses et recettes qui a produit les débats, parfois transformés en polémiques, autour de l’annonce très médiatisée de Médecins Sans Frontière France (relayant celles de MSF Hong Kong et MSF USA) de ne plus faire appel à la générosité de ses donateurs dans les jours qui ont suivi la survenue du tsunami.

> Principe d’incertitude

Lors de la survenue d’une crise humanitaire, l’action des ONG est guidée par un principe d’incertitude inhérent à beaucoup d’interventions médicales d’urgence. Cette incertitude porte notamment sur :

• l’ampleur réelle du sinistre et des besoins des populations concernées ;

• l’attitude des autorités locales concernant leur acceptabilité et leur perméabilité à l’arrivée de l’aide internationale ;

• l’état des infrastructures locales, le système sanitaire en particulier ;

• l’accessibilité effective aux populations, du fait des conditions géographiques ou de la détérioration des réseaux de transports ;

• la générosité des donateurs privés et de l’opinion publique ;

• la réaction de la communauté internationale et des donateurs institutionnels gouvernementaux ou multilatéraux.

Ce sont les premiers contacts des équipes arrivant sur le terrain qui vont préciser certains de ces aspects, un délai de plusieurs jours étant en général nécessaire pour obtenir des informations fiables.

La préparation opérationnelle et la mobilisation logistique vont alors débuter et, pour gagner en temps et en efficacité, les associations humanitaires lancent très rapidement des appels à la générosité du public en même temps qu’elles entreprennent des démarches pour obtenir des financements institutionnels (auprès de l’Union européenne par exemple). Ces démarches démarrent avec une absence de visibilité sur les sommes qui, au bout du compte, seront obtenues auprès des deux types de donateurs. Lors de la récente urgence au Pakistan par contre, la mobilisation a été moindre : « Les caisses sont vides… Le monde ne répond pas comme il devrait. » déclarait le 20 octobre dernier Jan Egland, coordinateur de l’aide d’urgence des Nations unies. Dans le cas du tsunami de décembre 2004 les associations ont en outre été confrontées, pour la première fois à une telle ampleur, au phénomène du don spontané en ligne, qui a encore augmenté la difficulté à prévoir et maîtriser les recettes.

La plupart des opérations humanitaires médicales se caractérisent donc , à leur démarrage, par une incapacité à pouvoir évaluer le montant des dépenses à prévoir et la réactivité des donateurs. Il arrive ainsi fréquemment qu’au bout du compte, une association obtienne à la fois des fonds institutionnels en même temps que des recettes issues de donateurs individuels. Dans ce cas la marge de manoeuvre la plus facile est de questionner l’affectation des fonds privés, dont l’usage est plus souple mais, chemin faisant, cela remet en cause le « contrat moral » passé entre l’ONG et le donateur.

> Question de confiance

La réponse à ce type de catastrophes peut intégrer les différentes phases d’intervention que sont la prise en charge dans l’urgence des blessés, la réhabilitation puis la reconstruction des systèmes locaux de santé. Les modalités choisies auront un impact sur la durée de la présence sur le terrain.

Aucune ONG de peut revendiquer l’exclusivité de la définition de ce qu’est ou doit être l’aide humanitaire, de façon dogmatique. Les populations locales ne font pas ces subtiles distinctions.

Dans la seule province d’Aceh en Indonésie 700 000 personnes étaient encore dépendantes de l’aide alimentaire extérieure fin août 2005, soit huit mois après le tsunami.

Ainsi, le débat sur l’affectation des dons amène à rappeler que les associations humanitaires agissent comme un levier symbolique et politique de la mobilisation internationale face à des besoins d’une très grande ampleur mais qu‘elles-mêmes mobilisent des ressources qui restent modestes. La grenouille ne doit pas se prendre pour le boeuf.

Placer le débat des financements sur le seul plan de l’éthique nous prive de la perspective d’avancer dans la résolution des problèmes pointés.

C’est une question qu’il faut solutionner dans la transparence et pas seulement au travers de polémiques médiatiques visant à revendiquer le rôle de celui qui apporte la goutte d’eau la plus pure dans l’Océan des besoins.

De fait, au début d’une crise, les ONG ne maîtrisent pas le volume des dons qu’elles vont recevoir. C’est un point de fragilité qui rend leur pilotage financier quotidien périlleux et complexe. En toile de fond, c’est globalement la question de la confiance entre donateurs et ONG qui est posée.

Cette confiance doit persister. Les associations doivent s’expliquer, faire oeuvre de clarté et de pédagogie à l’égard des donateurs pour argumenter que, dans beaucoup de lieux la mort rode du fait de catastrophes qui n’ont souvent rien de « naturelles » mais sont d’essence politique : Tchétchénie, RDC, Birmanie, Népal en constituent quelques exemples. Les ONG pourront ainsi conserver les moyens financiers et pérationnels d’intervenir là où les médias ne sont pas toujours, auprès de ces « populations que le monde oublie peu à peu », interpellant et prenant à témoin la presse internationale, plutôt que d’être dans ses valises.

L’expérience prouve qu’une fois les arguments clairement posés, les donateurs sont capables de ce deuxième geste de solidarité qui consiste à accepter la réaffectation de leurs fonds. Aussi est-il souhaitable de ne pas hypothéquer cette capacité d’empathie en vaccinant définitivement contre l’acte de don ceux qui apportent un soutien individuel aux actions des ONG.

Ni la polémique, ni l’opacité ne sont en effet de nature à rendre plus forte notre capacité d’intervention auprès des victimes.

L’auteur

Pierre Micheletti est médecin, trésorier-adjoint de Médecins du Monde.