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Revue humanitaire   Revue Humanitaire n°12 - avril 2005 - La question kurde et les humanitaires.

couverture de la Revue Humanitaire n°12



Extrait de la Revue Humanitaire n°12 : "L'Islam et le nationalisme kurde : une longue histoire de paradoxes.", par Hakim Halkawt









Sommaire

Editorial

par Jacky Mamou

Retour sur ...

  • Premiers pas au Kurdistan, par Bernard Granjon
  • Première Guerre du Golfe : l’exil des Kurdes, par Alain Astruc

Dossier

La question kurde et les humanitaires
  • Table ronde Les Kurdes : une nation sans une cause humanitaire, une violence politique animée par Chris Kutschera et Jacky Mamou, Kendal Nezan, Françoise Brié, Hamit Bozarslan, Ismail Kamandar Fattah
  • L’Islam et le nationalisme kurde : une longue histoire de paradoxes, par Hakim Halkawt ( extrait disponible).
  • A Recent Story of NGO’s in Northern Iraqi Kurdistan, by Giorgio Francia and Gérard Gauthier
  • Médecins du Monde auprès des Kurdes de Turquie, par Bernard Granjon
  • Handicap International close to the Kurdish of Mines, by Werner Nijman
  • Des femmes kurdes, victimes de crimes d’honneur, par Soheila Ghaderi-Mameli
  • Kurdes de Syrie : passé et perspectives d’avenir, par Akil Marceau

Actualités

Spécial Indonésie
  • Renaître après la vague, la perte, la peur…, par Hélène Valls
  • « C’était l’apocalypse… », par Céline Coquet

Lire

  • En savoir plus sur les Kurdes
  • Il était une fois… Médecins sans frontières
  • Une autre manière de « prendre des photos »…
  • Lire le conflit en Tchétchénie
  • La solidarité, fait social transnational
  • L’ouvrage de référence sur la militarisation de l’humanitaire !
  • Quand la Silicon Valley se penche sur l’humanitaire
  • La guerre sous-traitée
  • Humanitaires en danger

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Regard de photographe

Peter Turnley

Editorial
Par Jacky Mamou, Rédacteur en chef
La presse internationale et l’opinion publique redécouvrent aujourd’hui la question kurde, qu’elles avaient oubliée depuis la Guerre du Golfe de 1991. A l’époque, les images de l’exil forcé de centaines de milliers de Kurdes irakiens qui fuyaient les troupes de Saddam Hussein avaient ému le monde entier. Croyant naïvement que l’heure de se libérer du tyran était arrivée, ils s’étaient révoltés, encouragés par les ambiguïtés des discours de la coalition onusienne, dirigée par les Etats-Unis. Les Kurdes avaient été terrorisés par la tuerie d’Halabja en 1988, où les troupes irakiennes avaient eu recours aux armes chimiques sur plusieurs de leurs villages. Ni l’ONU ni les grandes puissances n’avaient alors réagi vigoureusement face à la monstruosité du crime commis sur des civils. Realpolitik et pétrole obligent… La déroute de l’armée irakienne n’avait alors finalement pas amené la chute de Saddam. Et si les Chiites ont été abandonnés à leur sort — 200 000 périront notamment dans la région des marais —, les Kurdes ont pu bénéficier d’une zone d’exclusion aérienne, grâce à la résolution 688 du Conseil de sécurité. Le retour des réfugiés kurdes de Turquie et d’Iran sera alors possible. Les organisations humanitaires qui les avaient accueillis aux frontières, les ont ensuite accompagnés dans leur retour. Tous ceux qui avaient été présents à leurs côtés à ce moment gardent en mémoire cet exode de centaines de milliers de personnes, vieillards et enfants mêlés, qui s’enfuyaient à pied, avec
pour seul bagage un balluchon sur la tête. Beaucoup mourront d’épuisement ou de maladies, surtout les petits, quand ils ne sautaient pas sur des mines anti-personnelles. La reconstruction du Kurdistan irakien, étendu sur 40 000 km2 où a été détruite une grande partie de l’infrastructure, et comptant plus de 3,5 millions d’habitants, a été un pari difficile, mais finalement gagné par les Kurdes. Après la chute de Saddam, une période très importante de leur
histoire nationale s’ouvre alors pour les Kurdes. Déjà, l’existence d’un parlement régional à Erbil, la floraison d’associations et de partis, le développement des médias, ont contribué à ancrer une culture démocratique au Kurdistan irakien. Plus récemment, les élections parlementaires nationales, dans un climat de grande insécurité, ont obtenu forte participation des populations et soutien massif à la liste unitaire kurde. Le jugement des criminels de l’ancien régime constitue un élément important de la reconstruction d’une identité irakienne démocratique. Le procès d’Ali Hassan Madjid dit « Ali le chimique », qui a dirigé le meurtre de masse d’Halabja, est en cours d’instruction. Celui de Taha Yassin Ramadan, dit « le boucher de Mossoul », devrait suivre. Les Ong n’ont pu se maintenir en Irak. Mais toute aide qui serait apportée aux nombreuses victimes de la dictature baasiste et tout appui aux organisations qui les défendent seront assurément les bienvenus. De la réussite de cette expérience dépend probablement le sort des autres populations kurdes dispersées dans les autres pays de la région. Les Ong, depuis longtemps avaient pris la mesure de la souffrance du peuple kurde et pas seulement en Irak. Dès la naissance des French doctors, ceux-ci intervenaient en Iran, dans les zones contrôlées par le Parti Démocratique du Kurdistan iranien d’Abdul Rahman Ghassemlou. En Turquie, où les droits de l’Homme, notamment dans la région kurde, sont très précaires, les humanitaires agissent comme témoins. La volonté affichée par l’actuel gouvernement d’intégrer l’Union européenne devrait logiquement aller dans un sens plus favorable au respect des droits fondamentaux. Nous en sommes encore loin… Et le pouvoir turc qui a maltraité depuis si longtemps sa minorité kurde, s’inquiète aujourd’hui de toute velléité d’autonomie, ne seraitelle que culturelle, chez son voisin irakien. C’est dire si la marche des Kurdes pour la reconnaissance de leurs droits risque encore d’être longue. C’était mon dernier éditorial de rédacteur en chef. Françoise Jeanson,
présidente de Médecins du Monde, me succède. Ainsi en a décidé le conseil d’administration de MDM. La direction de l’association n’a pas souhaité donner suite à un projet plus hardi, de faire de la revue un instrument mutualisé de plusieurs ONG. C’est son choix. Le pari, initié avec Jacques Lebas, d’une publication pertinente et ouverte centrée sur l’humanitaire, a été tenu sur 11 numéros. La diversité des thèmes abordés et des contributions apportées l’illustrent amplement. J’ai été très fier d’être à la tête de cette aventure éditoriale et je remercie tous ceux qui y ont participé. Ami lecteur, nous aurons certainement d’autres occasions de nous retrouver.
J.M.


L’islam et le nationalisme kurde : une longue histoire de paradoxes,

par Hakim Halkawt

Antagonisme, méfiance réciproque, assassinats, puis guerre ouverte et sans merci. C’est ainsi que l’on peut résumer sans trop de risques les relations entre l’islam politique et le nationalisme kurde à partir de la Première Guerre mondiale et surtout de la Seconde. Nous assistons depuis près d’une décennie à la phase la plus violente des relations avec l’aile dure de l’islam, celle qui se nourrit des prophéties du fondamentalisme actuel. Une des demandes des nationalistes kurdes pour se placer entièrement du côté des Américains dans l’invasion de l’Irak en 2003 était d’obtenir leur aide pour éliminer la poche des fondamentalistes à la frontière avec l’Iran, ce que les Américains ont accepté.

> Le creuset de l’opposition

Le nationalisme kurde est né dans le manteau des « notables » qui dirigeaient des confréries religieuses. Dès lors, il s’est trouvé face à l’Islam orthodoxe, dont on voit aujourd’hui les rejetons partout, hostiles à toute sorte de nationalisme, à toutes les formes de progrès et de modernité, mais aussi aux confréries constituées depuis des lustres dans le monde musulman. Ces notables gagnés par un nationalisme naissant, géraient les affaires sociales et politiques d’importants groupes de la population avant de guider leur vie spirituelle et religieuse. Ils déléguaient depuis déjà longtemps cette dernière activité à leurs disciples les plus avertis et se consacraient de plus en plus aux préoccupations d’ici-bas.

Là où le nationalisme kurde s’est trouvé confronté le plus à l’Islam politique c’était et c’est toujours en Irak, ce centre dynamique et particulièrement violent du nationalisme arabe. Pour de nombreuses raisons, l’islam politique s’est mieux accoutumé du nationalisme arabe, sous toutes ses formes de manifestations. Cependant, la cohabitation s’était avérée beaucoup moins facile avec le nationalisme des peuples non arabes. L’exemple turc et iranien nous apporte son lot d’explication. L’expérience des Kurdes est encore plus singulière, puisque leur problème est national, non seulement avec le monde arabe, mais aussi avec le monde turc et iranien. C’est ce qui a poussé des gouvernements et des nationalismes laïques ou notoirement antireligieux à s’appuyer sur l’islam, le soutenir, voire l’armer pour combattre le nationalisme kurde.

> L’instrumentalisation de l’islam

Une bonne part des relations arabo-kurdes s’articule autour de l’Islam et surtout des ambiguïtés qui le guettent, tout particulièrement celles de sa distinction de l’arabisme : où s’arrête la définition de l’un et où commence celle de l’autre ? Le glissement si fréquent du premier vers le second, n’était-il pas voulu pour noyer l’homme musulman dans le moule de l’identité arabe ? Ce glissement du religieux vers le national a marqué l’histoire du nationalisme arabe jusqu’à son effondrement sous les coups de ses contradictions et de ses illusions.

Qui est donc hostile à l’autre : l’islam politique ou le nationalisme kurde ? Cette question qui peut sembler fâcheuse par sa formulation est en effet au coeur des relations entre ces deux modes de pensée. Tout au long du siècle dernier, le nationalisme kurde s’est efforcé de neutraliser les sentiments religieux des Kurdes ou de les rendre insensibles à l’exploitation qu’en faisaient ses adversaires. Le Kurdistan d’Irak était alors une terre d’exploration par excellence de cette lutte. Le nationalisme kurde se renforçait de plus en plus et son ennemi, le nationalisme arabe, que ce soit dans sa branche « laïque » ou traditionaliste, faisait usage de tout ce qui pouvait l’affaiblir. Aucune arme idéologique ne rivalisait dans ce but celle de l’islam qui pouvait mobiliser des Arabes, des Kurdes et même d’autres peuples musulmans très éloignés.

Pour ce faire, rien de plus efficace que de se référer à l’histoire ancienne, puisque dans le monde sunnite, les anciens ont toujours raison ; aucun esprit critique n’est développé à leur égard ou au sujet de leurs oeuvres. Toute mise en question des histoires liées à la vie du Prophète et de ses compagnons est punie de blasphème. Que pensait donc le Prophète Mahomet des Kurdes ? Car, même si les armées arabo-musulmanes ont déferlé sur la Mésopotamie et l’Iran cinq ans après la mort de son messager, celui-ci a rencontré, leur représentant, nous dit-on, des années auparavant. C’est ce que nous rapporte l’historiographie arabe quelques siècles après cette fameuse rencontre.

« Lorsque la nouvelle de l’apparition de Mahomet s’est répandue partout dans le monde, les rois et les Sultans des pays s’y sont intéressés et ont exprimé leur désir de se soumettre à ce noble seigneur, à lui obéir avec toute la loyauté et l’enthousiasme nécessaires, le roi du Turkistan, Aghourdjan, envoya une délégation sous la direction d’un des chefs kurdes du nom de Baghdour, pour se rendre auprès du Prophète à Médine. Baghdour était particulièrement laid et austère. En voyant cet envoyé au physique repoussant, le Prophète eut peur et sentit une grande répugnance à son égard. Il demanda d’où il venait et à quelle tribu il appartenait. On lui a répondu qu’il était kurde. Mahomet a alors prié Dieu qu’il fasse en sorte que jamais ce groupe ne s’unisse et ne s’entende, autrement le monde entier allait souffrir de sa tyrannie ».

Reprise, sans commentaire apparent, par tous les écrivains nationalistes arabes qui ont écrit sur les Kurdes, cette histoire ancienne soutient quand même une idée toujours d’actualité selon laquelle les Kurdes ne sont pas faits pour s’unir, et, arriver par conséquent au pouvoir. Ils ne sont pas assez mûrs pour se diriger eux-mêmes. Ils resteront désunis, puisque c’est le Prophète qui l’avait souhaité. Et, pour ainsi dire, ils ne sont pas faits pour avoir un Etat.

Toujours dans ce genre de littérature, on lit très souvent une des versions rapportées par le grand historien arabe Al-Masoudi (mort en 950) sur l’origine des Kurdes. Selon cette version, ces derniers seraient nés de l’accouplement dedémons avec des domestiques incrédules du roi Salomon. En rendant à Salomon son royaume, Dieu aurait donné l’ordre de chasser les femmes enceintes des démons vers les montagnes et les vallées du Kurdistan. Là où ils ont été nombreux à s’accoupler, ils se sont multipliés et la race des Kurdes est née.

Dans les références historiques, il y avait aussi Saladin, qui d’un héros musulman est devenu le plus grand héros arabe. En exaltant les exploits militaires de Saladin, les nationalistes arabes ont oublié pendant près d’un siècle son origine kurde. Celle-ci a d’un seul coup été découverte et mise en valeur, mais dans une optique très précise. Dès 1961, un corps paramilitaire a été créé au nom des Cavaliers de Saladin, composé des membres des tribus kurdes mobilisés pour combattre les maquisards infidèles sous la direction du général Barzani. Le choix de ce nom tendait évidement à exploiter le sentiment religieux chez les Kurdes eux-mêmes. En même temps et dans le même but, un deuxième corps paramilitaire du nom d’un compagnon de Mahomet, les Cavaliers de Khalid Ibn al- Walid, a été créé pour recruter des volontaires dans les tribus arabes. Compte tenu de leur esprit et de leurs coutumes tribales, il est vrai que ces corps paramilitaires étaient plus poussés par le désir de la razzia que par les compagnons du Prophète ou les motivations politiques auxquelles ils ne comprenaient d’ailleurs rien.

L’islam a été instrumentalisé à d’autres niveaux aussi. En 1963, le grand mufti de l’université ’al-Azhar en Egypte, une des plus hautes autorités de l’Islam sunnite, a signé une sentence religieuse justifiant la guerre contre les nationalistes kurdes d’Irak, les déclarant infidèles au message d’Allah et de son Prophète. Le mufti du centre intellectuel musulman le plus prestigieux promettait aux soldats qui tombaient en martyres dans les montagnes arides du Kurdistan, l’entrée directe et sans entrave au paradis. Cette sentence n’était pas sans impact sur les soldats irakiens ou ceux venus d’autres pays arabes. Mais les difficultés qu’ils rencontraient dans les hautes montagnes, la résistance des habitants et le climat insupportable pour les gens du désert les ont dissuadés de continuer les combats plus longtemps, quitte à perdre et à décevoir les vierges promises au paradis et qui attendaient sans doute impatiemment leur arrivée.

Dès 1961, toutes les campagnes militaires contre les nationalistes kurdes avaient des noms inspirés du Coran, de l’histoire musulmane ou de personnages importants des temps anciens. Aucun n’a eu un impact aussi négatif que celui de l’Anfal 1987-1988. Ce nom d’un verset coranique qui signifie « butins », est désormais célèbre pour une campagne qui a coûté la vie à près de 180 000 kurdes, dont une partie a péri dans les bombardements chimiques.

Ces expériences avec l’islam ne laissent pas indifférents ceux qui en ont souffert. Animés par leur haine du communisme et du nationalisme, les islamistes kurdes, de leur côté, soutiennent l’idée qu’il ne faut pas attribuer à l’islam la responsabilité de l’usage qu’en font les gens. Selon leur analyse, l’islam est la source culturelle unique des Kurdes ; toutes les autres sources doivent être maudites et en tout cas abandonnées.

Pendant une longue période allant des années 1950 jusqu’aux années 1980, les mouvements islamistes kurdes, bien que très faibles, écartaient complètement de leur idéologie et de leurs discours le terme de Kurdistan. Les années 1980 ont changé la donne. Les guerres en Irak, en Iran et en Turquie entre les gouvernements et les mouvements nationalistes kurdes, les bombardements chimiques de Halabja, l’exode de 1991 et les conséquences des guerres du Golfe, leur ont fait adopter une politique plus identitaire qu’auparavant. Le mot Kurdistan est même apparu dans leur nom. Mais ils n’ont pas renoncé aux liens qui les soudaient aux mouvements islamistes arabes, ceux par exemple, qui déniaient catégoriquement l’identité kurde.

Le renforcement de l’islamisme kurde surtout au Kurdistan d’Irak ces dernières années, s’explique avant tout par la proximité avec l’Iran, la générosité financière des pays du golfe, les guerres entre les deux grands partis nationalistes kurdes, le soutien des pays concernés par le problème kurde, en particulier l’Iran. Mais l’arrivée des Américains, l’avancée de la cause kurde, et les attentats meurtriers commis par les islamistes d’Al-Qaida contre les hommes politiques et surtout les populations civiles ont considérablement affaibli l’islamisme kurde. Les élections législatives et municipales, organisées dans la région autonome en même temps que les élections législatives irakiennes, le 30 janvier 2005, ont montré une chute importante de sa popularité au bénéfice des deux partis nationalistes rassemblés, du moins jusqu’à maintenant.

> La réplique du nationalisme kurde

Le nationalisme kurde n’est pas resté sans défense, ni face à l’instrumentalisation arabe de l’islam visant à l’affaiblir, voire à l’éliminer, ni face à l’islamisme kurde qui aspirait à le remplacer dans la vie politique.

En s’emparant de l’histoire de la rencontre entre le Prophète et le représentant kurde, ou celle de l’origine de ce peuple, es nationalistes ont tenté d’éveiller l’ego des jeunes. Si les premières générations rendaient l’arabisme ancien et contemporain responsable de les avoir fabriquées et par la suite diffusées pour donner une mauvaise image des Kurdes, les générations d’après ne se gênaient pas à mettre directement l’Islam en cause. On ne démentait pas le Prophète lui même, mais c’est l’authenticité de l’histoire qu’on mettait en doute. Il a fallu beaucoup de temps pour oser suggérer sa responsabilité à lui. Et un tel procédé reste encore très risqué.

Le discours était simple mais efficace, surtout auprès des jeunes. « On nous dessine en tant que Kurdes comme des êtres maudits. Cela ne date pas d’aujourd’hui, mais, de l’époque où l’islam régnait sans partage, partout dans le monde musulman. Personne ne nous a défendu. Nous étions toujours les victimes de la religion. Personne n’a pris la parole, ne serait-ce que pour dire que le Prophète d’une grande religion ne pouvait pas parler ou généraliser un jugement personnel. Cela montre une hostilité gratuite, du moins, sans aucune réflexion préalable. Comment peut-on juger tout un

peuple à travers d’un seul homme, et, de surcroît, sa physionomie ? »

Dans cette remise en cause des convictions plusieurs fois centenaires, c’est Saladin, ce bon Sarrazin comme on dit de lui en Occident, qui a été le plus sévèrement jugé. Décrit comme un chef militaire à la recherche du pouvoir et de la gloire, il a perdu toute son auréole, si précieusement maintenue dans le monde musulman en général et le monde arabe en particulier. Au sommet de sa force, il n’a pas pensé à créer un « pays » indépendant pour les siens. Voici le reproche qu’on lui réservait et réserve toujours.

Sans doute sommes-nous en présence de critiques passionnelles et anachroniques. On crée des pièces de théâtre où l’on juge ce guerrier du XIIIe siècle pour n’avoir pas réalisé ce à quoi personne ne pensait à l’époque mais dont tout le monde rêve aujourd’hui : la création d’un foyer national pour sauver son peuple du sort tragique qui est actuellement le sien. Saladin est jugé pour avoir servi et sauvé les autres peuples et négligé le sien.

Là où le nationalisme kurde a marqué une avancée considérable contre l’islam politique, c’est dans le domaine des mythes fondateurs et de l’exploitation de ceux-ci dans les représentations culturelles. Toutes les versions musulmanes sur l’origine des Kurdes ont été écartées sans grandes difficultés. C’est la version du Shah-nama, le Livre des Rois, de Ferdowsi (940-1020) qui a été prise en compte et rendue incontournable. Cette version est toujours une source de fierté nationale et un facteur essentiel de la mobilisation politique. Elle est constamment reprise dans les chants patriotiques. Datant du Xe siècle, cette version fait remonter l’origine des Kurdes à une époque préislamique et où l’on vénérait le feu sur le plateau iranien. Leur naissance est liée à leur lutte contre un tyran, Zohak, et leur victoire sous la direction d’un forgeron, Kawa, ce qui occasionne le 21 mars (le nouvel an « Navruz »). L’ensemble est symbolisé par le feu. On trouve rassemblés dans ce mythe trois éléments fondamentaux de la pensée iranienne préislamique : le mal, incarné par un roi, le bien, incarné par un simple citoyen qui guide les simples gens vers le troisième éléments, la victoire, celle du bien contre le mal. On ne pourrait pas créer une histoire qui traduirait mieux ce que vivent les Kurdes actuellement. La date du 21 mars s’affirme depuis moins d’un siècle comme le jour national des Kurdes. Elle a acquis en ce temps les couleurs de son temps : c’était une tradition liée à la fin de l’hiver et au début du printemps. Aujourd’hui c’est le jour où la nation kurde est née.

Pour les nationalistes kurdes, l’islam n’a pas eu un rôle de distinction identitaire. Le problème ne se posait pas en terme religieux avec les gouvernements ou les peuples voisins et dominants. Tous partageaient la même foi, les mêmes rituels et le même Dieu. La différence la plus grande dans ce domaine se manifestait avec les Iraniens chiites. Là aussi, l’antagonisme sunnite-chiite, trait marquant de plusieurs siècles des relations entre l’empire ottoman sunnite et l’empire perse chiite, avait perdu de son acuité sous les coups du nationalisme européen envahissant l’Orient vers la fin du XIXe siècle. L’arrivée des religieux au pouvoir en Iran a redonné vie à cet antagonisme. S’il revient aujourd’hui sur le devant de la scène, c’est avec le monde sunnite surtout arabe ou pakistanais qu’il reprend de l’élan, et beaucoup moins avec les autres.

L’islam politique n’a jamais joué un rôle positif dans l’histoire politique moderne des Kurdes qui n’ont pas été opprimés à cause de leur religion, exception faite de l’Iran chiite. Les autres Etats n’ont pas tenté de leur enlever leur identité religieuse. Si à ses premiers temps, le nationalisme kurde mélangeait souvent les revendications nationalistes et les aspirations religieuses, plus tard, il a pu faire la distinction et sortir du manteau dans lequel il est né. Nombreux sont les groupes nationalistes qui tentent encore aujourd’hui de bannir de leur langage quotidien toute expression héritée de l’islam. Mais il est évident que la lutte contre l’héritage culturel relève plus de la frénésie de la volonté de limiter l’impact d’une foi religieuse faisant obstacle à un sentiment national vivace et dominant dans la société.

L’auteur

Hakim Halkawt est maître de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO).