Journal des donateurs Méxique : le drame des migrants.
SOMMAIRE N°82 mars 2006
Alerte / Mexique : LE DRAME DES MIGRANTS
Chaque année près de deux millions de Mexicains essayent de traverser la frontière américaine. Mais leur rêve se transforme souvent en cauchemar. P. 2 à 7
Missions
- Pakistan / L'urgence laisse place à d'autres besoins
- Égypte / Des filles-mères à la rue
- Mexique-Chiapas / Mobiliser les équipes pour l'aide d'urgence
- Petits peuples / Favoriser l'accès aux soins
- Liberia / Donner la parole aux Libériens meurtris Mission
- France / Un Lotus Bus à Paris
- Monde / Les missions en bref
DOSSIER
- Comment monter une mission d'urgence ?
Carte sur table
- Quinze bougies pour des milliers de sourire.
- Opération coup de poing pour les sans-abris
SIDA / Il faut aller vite !Rencontre : Pierre-Marie Girard. Ce professeur de médecine livre depuis 25 ans un combat sans merci contre le sida. Il fait le point sur l'action des ONG.
Que pensez-vous de l'engagement à l'international des associations ou ONG sur la thématique du sida alors que celles-ci s'inscrivent dans un plan national de lutte qui varie d'un pays à l'autre ?
Les ONG doivent tenir compte de nombreux intervenants, constitués par les politiques locaux, les institutions étatiques du pays, les gros bailleurs de fonds (Fonds Global, Pepfar*
) ainsi que les organisations internationales de recommandation (OMS, Onusida). La synergie de l'ensemble des partenaires paraît obligatoire pour mener une action efficace.
Comment envisagez-vous l'action des ONG et leur pérennité dans ces programmes internationaux ?
Avec le sida, nous sommes face à une infection chronique dont la durée de vie sera bien supérieure à celle de l'action de l'ONG. Il faut aller vite parce que les patients sont en train de mourir. En Afrique, seulement 10% des personnes infectées ont accès aux antirétroviraux (ARV). Comme les traitements fonctionnent, l'effet « boule de neige » incite les personnes à se faire dépister, ce qui pose ensuite la problématique du maintien des soins. Enfin, il faut s'occuper de la réinsertion familiale, économique et sociétale des séropositifs qui n'avaient plus de perspectives de vie. Les ONG doivent donc préparer l'après et se poser la question dès le début de savoir qui prendra le relais.
Que constatez-vous de l'épidémie de sida en France ?
Le lien entre précarité et VIH ne cesse de se renforcer. Au début des années 80, l'épidémie touchait les personnes bien insérées dans la société, les toxicomanes HIV et les Africains d'Afrique centrale. Aujourd'hui la part des précaires est devenue prépondérante, alimentée en partie par les migrants, y compris ceux qui se contaminent en France. Dans mon service des maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital Saint-Antoine, 50% des nouveaux diagnostics d'infection VIH qui surviennent chez les migrants, concernent beaucoup la femme. Dans la plupart des cas, la maladie est diagnostiquée à l'occasion de la maternité et des complications du sida, en particulier la tuberculose.
Comment à votre avis s'inscrit Médecins du Monde France sur le thème « migrants et VIH » ?
Il existe un goulot d'étranglement considérable avant la prise en charge des malades. Peu de patients sont finalement diagnostiqués et beaucoup arrivent à un stade très avancé de la maladie. Il faut ensuite qu'ils puissent entrer dans le système de soins. Médecins du Monde a fait un plaidoyer fort avec d'autres associations pour dénoncer les nouvelles lois qui depuis deux ans, ne plaident pas en faveur de la prise en charge précoce des migrants. Les politiques sont en train d'ébrécher le système social en France.
Que représente pour vous l'intervention de Médecins du Monde contre le sida à l'international ?
L'association a été l'une des premières ONG à se sensibiliser sur le VIH dans les années 80. Je distingue trois étapes importantes. D'abord, il y a eu la formation et la sensibilisation des médecins et du personnel soignant des pays du sud. Puis à partir des années 1987-88, ont commencé les premières missions pilotes de prise en charge des malades, notamment en Tanzanie et en Ouganda. Et depuis le début des années 2000, les programmes d'aide pour l'accès aux ARV se sont développés.
Que pensez-vous de la politique du ministère de la Santé avec « le sida, grande cause nationale » pour l'année 2005 ?
On ne peut pas dire que 2005 ait été une année décisive pour la prévention. Aujourd'hui, 30% des Français pensent qu'il existe un vaccin, 21% que les moustiques transmettent le virus et 15% qu'on peut l'attraper sur les toilettes publiques. Les jeunes ne se protègent plus car ils ne sentent pas concernés. Ils pensent que le sida, c'est la maladie de papa et maman. Il reste donc encore beaucoup de travail à faire ! D'abord, il faut une information générale sur le sida et sensibiliser l'ensemble de la population pour éviter la stigmatisation. Et après, il faut cibler les messages de prévention pour des populations à risque comme les homosexuels à partenaires multiples et les personnes originaires d'un pays à forte endémie. C'est un constat à assumer.
Dans l'article du Monde du 1er décembre dernier, cosigné avec Gilles Raguin, infectiologue à l'hôpital Saint-Antoine, vous dites que la recherche scientifique sur le sida est en panne ? Que faut-il faire d'après vous ?
L'épidémie est apparue dès le début des années 80. Depuis cette époque, nous avons assisté à une période de foisonnement exceptionnel dans le domaine scientifique, social et intellectuel. Nous avons connu des avancées dans la description du VIH, la découverte et le séquençage du virus, les cibles thérapeutiques, le mécanisme de la maladie
Il y a donc eu des faits majeurs à une vitesse accélérée sans précédent par rapport à n'importe quelle autre pathologie, depuis le début de l'humanité. Mais vingt-cinq après, nous constatons avec Gilles Raguin, un certain ralentissement. On est en train de « ronronner » avec une recherche assez conventionnelle. Chaque laboratoire a monté sa petite recherche très ciblée, par exemple sur une protéine du virus ou sur une technique. Un certain nombre de dogmes fragiles se sont parfois écroulés. À un moment donné par exemple, il fallait traiter tout le monde. Aujourd'hui, il faut traiter tard mais qu'est-ce qui dit qu'il faut traiter tard les asymptomatiques ? Nous nous sommes enfermés dans des dogmes avec beaucoup de suivisme. Pour la recherche, il faut retourner au fondamental. Il faut aussi avoir le courage de dire que les stratégies vaccinales testées ne marchent pas. Les prévisions du vaccin en 2008-2010, c'est tout simplement de l'intox. Peut-être qu'il y aura un vaccin car la recherche se construit aussi par accident mais pour le moment, personne ne peut savoir quand. À l'heure d'aujourd'hui, il devient urgent de prendre des risques et d'innover.
*Plan d'urgence du président Bush contre le sida
Biographie 1956 Naissance à Paris
1981 Prise en charge des premiers cas de sida à l'hôpital Claude Bernard à Paris
1986-1990 Recherche dans le domaine des infections opportunistes à l'hôpital Claude Bernard à Paris
1987-1988 Missions en Tanzanie et en Ouganda avec Médecins du Monde
2001 Chef de service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital Saint-Antoine à Paris
2004 Directeur de l'Institut de Médecine et d'Epidémiologie Appliquée de Paris. Fondation Internationale Léon Mba
ARIANE SILVESTRI