Tribune Urgence Haïti : en finir avec la violence
En Haïti, pays le plus pauvre des Amériques, le bilan de la dernière décennie est catastrophique et le gouvernement de transition appuyé par la Minustah* n'a pas su mettre en uvre d'actions visibles pour réduire la misère extrême dans laquelle vit la majorité de la population. Toujours prégnante, depuis la chute de la dictature des Duvalier en 1986, la violence est à ce jour devenue un véritable fléau national. Certains la considèrent comme une sorte de fatalité, recherchant ses racines dans l'histoire même du pays, première République noire au monde durement conquise en 1804.
Médecins du Monde, association présente en Haïti depuis 1987, est engagée par l'un de ses programmes sur la problématique de la violence dans le pays. De 1994 à 2000, son action a été dirigée vers les victimes du coup d'état de 1991 dont il s'agissait de prendre en charge les blessures, tant physiques que psychiques, engendrées par la répression. Bafouées dans leurs droits civiques et politiques, un dispositif avait alors été mis en place avec l'appui de la MICIVIH* pour recueillir les plaintes des victimes et les accompagner dans leur démarche de réhabilitation.
Dans le contexte actuel, la grande majorité des victimes de violence ne relèvent plus de violences directement liées à une répression politique organisée mais à l'incapacité du gouvernement et des forces armées onusiennes à prévenir et combattre les groupes armés, auteurs d'actes d'agression. D'avril à décembre 2005, « l'industrie » du kidnapping a pris une ampleur considérable puisqu'on a dénombré jusqu'à 10 enlèvements par jour et de nombreux cas d'homicides et de blessés par balles ont été rapportés dans la période précédant les élections. Pour la plupart, morts et blessés sont issus des zones les plus défavorisées de la capitale où les groupes armés sévissent, paralysant ainsi toute activité économique et sociale. Si depuis l'élection du 7 février dernier, qui a porté au pouvoir René Préval, les assauts des groupes armés semblent avoir diminué, la violence reste omniprésente au sein de la société haïtienne.
Femmes et enfants sont, comme à l'ordinaire dans semblable situation, les principales victimes de ces exactions. Particulièrement pauvres, marginalisées dans un environnement de non-droit voire de non-dit car soumises à la loi du silence par crainte des représailles, la plupart de ces victimes ne bénéficie guère de l'attention des organisations mobilisées sur la question des droits de l'Homme. Déjà confrontées à une situation de vulnérabilité, elles n'auront pas la chance de bénéficier d'une prise en charge spécifique. Car en Haïti, rares sont les structures de soins ayant la capacité de répondre à cette situation. Pourtant, c'est en accédant à des soins médicaux spécifiques que la victime commence sa réhabilitation en se trouvant placée au cur d'un processus nouveau pour elle. Celui du patient et d'un système médical qui privilégie le maintien de la vie et l'assistance thérapeutique, le droit à l'intégrité physique et morale, le droit à l'existence !
En initiant un dispositif de formation à la prise en charge des victimes de violence, MDM a dû se rendre compte à quel point la société haïtienne entretenait un rapport ambigu avec la violence et que, réalité profonde en deçà du contexte actuel qui la renforce, l'aborder sans crispation était extrêmement difficile. Ainsi, dans l'opinion des classes aisées, le traitement réservé aux victimes anonymes des quartiers populaires demeure le plus souvent sans écho. C'est à l'anonymat de la non existence que ces victimes sont renvoyées, leur cadavre n'étant pas même identifié ! De surcroît, devant l'extrême précarité des conditions de vie dans un environnement ostensiblement hostile, les mécanismes traditionnels de solidarité interne des communautés se sont écroulés rendant encore plus vulnérables les plus vulnérables. La misère absolue fragilise les codes de représentations sociales et favorise l'atomisation du tissu social.
En formant le personnel soignant d'une dizaine de structures situées au cur ou à la périphérie de ces quartiers difficiles, Médecins du Monde veut permettre l'accès aux soins des victimes les plus démunies et par l'implication d'un réseau d'acteurs haïtiens, faire reconnaître le droit fondamental à l'intégrité physique et morale dû à tout être humain. En soutenant l'association haïtienne URAMEL dans sa formation d'acteurs juridiques et médicaux à la médecine légale, nous voulons aussi permettre l'accès à la réhabilitation juridique des victimes dans un pays où l'impunité est la règle.
Face au drame vécu par ces milliers de victimes misérables et sans droits, cette lutte contre l'impunité, menée notamment sous l'impulsion d'associations tel notre partenaire URAMEL*, commence à s'organiser et contribue au cheminement vers l'Etat de droit. L'élite politique doit en finir avec les sempiternels vieux schémas (corruption, autoritarisme, recours systématique à la violence) et agir pour l'égalité des droits de tout citoyen. La seule compassion n'est-elle pas une dérive de l'idée démocratique !
En ce pays, Haïti, où se posent avec tant d'acuité les problèmes de la faim, de la santé, de l'éducation, du chômage et de l'insécurité, René Préval, le nouveau président, aura-t-il la volonté politique de prôner des mesures efficaces et innovantes pour combattre ce fléau national qu'est la violence et faire de ce combat un véritable enjeu de société ? Aujourd'hui, plus que jamais, il y a urgence à rompre avec ce qui n'est pas et ne saurait être accepté comme une fatalité !
Anne Urtubia
Responsable de la mission Haïti Médecins du Monde
*MINUSTAH : Mission des Nations Unies de Stabilisation en Haïti
*MICIVIH : Mission Civile des Nations Unies en Haïti
*URAMEL : Unité de Recherche et d'Action Médico-légale, association haïtienne composée de médecins, de magistrats et d'avocats.