Tribune Pourquoi la CMU est indispensable (février 2005)
Dans votre édition du 4 septembre, un article intitulé « pourquoi la CMU est cible de critiques » fait état des prétendus effets pervers du dispositif CMU et des « mécontentements » exprimés par le corps médical. Surconsommation de soins, mauvaise observance des traitements, irresponsabilité des patients, voilà quels seraient les maux qu'entraînent la gratuité de l'accès aux soins et la dispense d'avance de frais induits par la CMU. Des chiffres viennent étayer cette analyse, puisqu'un tableau nous explique que la dépense annuelle moyenne d'un patient CMU dépasse de 25% celle d'un patient du régime général. Et l'enquête de conclure, citant un médecin qui s'exprime sous couvert d'anonymat, que « ce sont des patients pas forcément intéressants » .
Pourquoi avoir exclu de cette enquête ces mêmes patients, bénéficiaires de la CMU ? Pourquoi ne pas avoir également donné la parole à un médecin satisfait du dispositif (et nous en connaissons) ?
Nulle mention n'est faite de la véritable avancée en matière de santé publique créée par la CMU : celle de faire progresser le droit de se soigner, droit fondamental qu'ont aussi les plus pauvres d'entre nous.
Permettez-moi donc d'apporter quelques informations complémentaires. La CMU a été votée en juillet 1998 dans le cadre de la loi de lutte et de prévention contre les exclusions. Elle permet à ceux dont les ressources mensuelles sont inférieures à 576,13 euros, d'avoir un accès gratuit aux soins. 4,8 millions de personnes en bénéficient. Des études (dont celle du fonds de financement de la CMU) ont prouvé qu'elle n'a pas entraîné de dérapage financier.
Peut-être aurait-il été utile d'expliquer pourquoi certains bénéficiaires de la CMU coûtent effectivement plus cher que ceux du régime général : tout simplement parce qu'ils sont plus malades, parce que plus pauvres. Est-ce surprenant quand on survit dans des conditions de logement et d'alimentation précaires ? C'est donc bien la pauvreté qui explique ce déséquilibre. Le réflexe pour les plus démunis est d'abord de se rendre à l'hôpital plutôt que chez le médecin de ville et encore moins chez le spécialiste. Et ils ont (hélas) très rarement recours aux soins préventifs.
Mais à état de santé comparable, il n'y a aucune différence entre les allocataires de la CMU et ceux des autres couvertures complémentaires. Il n'y a aucune « surconsommation ».
Aujourd'hui, en France, 15% de la population vit avec des ressources mensuelles inférieures à 700 euros par mois. Dix millions de personnes sont donc, en France, incapables de payer leurs soins. Parmi elles, la moitié est aujourd'hui heureusement couverte par la CMU. Oui, le dispositif n'est pas parfait, il faut l'améliorer, mieux l'organiser. Mais en aucun cas, il ne faut laisser à penser que, source de tous les maux, il faudrait le limiter voire y mettre fin.
Bien au contraire, la CMU ayant fait la preuve de son efficacité et de sa stabilité financière, il faut aujourd'hui se montrer plus ambitieux : faire en sorte que les 5 millions de personnes au-dessus du seuil de la CMU, qui n'ont pas de complémentaire santé (ceux dont les ressources mensuelles se situent entre 576,13 euros et 700 euros) puissent eux aussi bénéficier du même accès gratuit aux soins.
Pourquoi défendre la gratuité ? Tout simplement parce que réclamer des personnes en situation de précarité la même somme qu'aux plus privilégiés, c'est faire preuve d'irresponsabilité. 1 euro n'a pas la même valeur quand on en reçoit 600 ou 6000 par mois. Doubler le nombre de bénéficiaires de la CMU constituerait un progrès énorme en terme de santé publique. Et cela représenterait aussi, sur le long terme, une économie notable pour la collectivité. Tout retard aux soins - et c'est le cas de tous ceux qui, ne pouvant payer pour leur traitement, y renoncent, les suspendent ou les remettent à un incertain lendemain - provoque des pathologies plus complexes, donc plus coûteuses.
Les associations de lutte contre l'exclusion et avec elles une grande partie du monde médical répètent sans cesse que restreindre l'accès aux soins des populations les plus pauvres, au-delà de l'indignité d'une telle approche, est contre-productif tant en terme de santé publique qu'en terme financier.
C'est un enjeu fondamental pour notre société. Présenter la CMU comme un dispositif abusif, c'est oublier que la pauvreté n'est pas un phénomène marginal dans notre pays. Le droit à se soigner ne doit pas être restreint pour insuffisance de ressources financières. Sinon quel sens civique et éthique donner à la richesse de notre pays, au 4ème rang des plus riches de la planète ?