Lettre Les tentes des SDF à Paris : le métissage fécond du secteur associatif > Par Dr Pierre Micheletti
Les tentes des SDF à Paris : le métissage fécond du secteur associatif
Dr Pierre Micheletti
Président de Médecins du Monde
Durant l’hiver 2005, Médecins du Monde, à l’initiative de sa mission SDF de Paris, initie une opération visant à mettre en exergue la situation des sans-abri de la capitale. Elle repose sur la mise à disposition de quelques centaines de tentes à des personnes repérées par nos équipes sur le territoire de la ville.
La démarche obéit à plusieurs logiques :
- Protéger en urgence les sans-abri qui ne peuvent, ou ne veulent, rentrer dans des dispositifs d’hébergement d’urgence.
- Rendre très visible la présence à nos portes des laissés-pour-compte de cette sécurité fondamentale de tout individu : le droit à un hébergement décent.
- Mettre ainsi la pression sur les pouvoirs publics afin que soient prises de façon durable les mesures permettant de sortir de la rue un certain nombre de personnes (estimées environ à 80 000 en France) qui y ont élu « domicile ».
Ces personnes sans abri sont composées de trois grandes catégories de profils : des migrants, souvent récemment arrivés sur le territoire français, des « déglingués » de la vie (au travers de la figure classique de nos « clochards »), et une troisième entité qui témoigne des difficultés croissantes que connaissent certaines catégories de la population française : des « travailleurs pauvres » dont les revenus ne permettent plus de faire face à des dépenses de logement.
Dans l’expérience de nos équipes les questions de santé mentale sont omniprésentes, appelant des solutions spécifiques.
Les traumatismes liés à la violence, les infections cutanées, les infections respiratoires, toutes pathologies de la promiscuité, touchent fortement les SDF expliquant pour partie leur refus des solutions d’urgence qui leur sont jusqu’alors souvent proposées.
Avec les tentes, il devient dès lors plus difficile de parcourir les trottoirs de Paris et d’enjamber la misère comme si elle n’existait pas.
Un an plus tard, au mois de décembre 2006 à l’initiative de jeunes gens regroupés au sein de la toute nouvelle association des Enfants de Don Quichotte cette stratégie du prurit vis-à-vis des pouvoirs publics prend un caractère résolument dérangeant. Pour être plus efficace la visibilité aura un caractère massif.
C’est le début du campement du canal Saint Martin.
La symbolique de Noël, la mobilisation de nombreux parisiens, simples citoyens ou personnalités reconnues dans différents domaines, les alliances qui se nouent entre associations, les talents de communiquant de quelques uns accélèrent la réactivité des pouvoirs publics.
Un certain nombre de décisions sont annoncées dans deux domaines.
L’hébergement d’urgence, vis-à-vis duquel les pourvois publics s’engagent à augmenter le nombre de places et à humaniser les conditions d’accueil et la sécurité. Un chantier est confié à la FNARS pour réaliser un état des lieux de la question au travers d’une conférence de consensus qui a rendu ses conclusions le 30 novembre dernier.
Mais un constat d’évidence s’impose : l’hébergement d’urgence ne peut être qu’une étape transitoire, la résolution sur le fond passe par l’accès à un véritable logement. Seront alors jetées les bases d’un droit au logement opposable qui, quelques mois plus tard, fera l’objet d’un texte de loi. La loi DALO entrera en vigueur le 1er janvier 2008.
Deux ans après le lancement de cette initiative des tentes à Paris, les débats furent relancés récemment après l’expulsion manu militari d’une nouvelle tentative d’implantation massive près de Notre Dame.
D’ores et déjà cette affaire aura eu des conséquences bénéfiques :
- Le dossier a connu des avancées significatives en matière d’hébergement provisoire d’urgence et dans les mesures annoncées sur l’habitat social
- Les médias se sont fait l’écho de ce que les acteurs du secteur associatif savaient et disaient de longue date : les personnes dans la rue sont capables d’exprimer leurs besoins et leurs attentes sur les conditions d’accueil qui leur sont réservées dans les centres d’hébergement d’urgence.
Les SDF aspirent à un hébergement digne et durable.
C’est la reconnaissance du point de vue de ces personnes comme sujets pensants et agissants, et non cantonnés dans le statut de victimes sidérées.
- Pour le secteur associatif, cette alliance « des anciens et des modernes » est une petite révolution. Nous développons les uns et les autres des stratégies différentes, même si nos buts sont communs. Les poids lourds de la précarité, jusqu’à alors impliqués dans un soutien aux personnes aussi discret qu’efficace, voient leur fatalisme bousculé par les revendications pressantes qui montent le long du canal Saint Martin.
- Pour les uns et les autres, l’échange est fécond. Forts de leur expérience quotidienne la Cimade, Emmaüs, l’Armée du Salut, les Restos du Cœur, et bien d’autres, ont pris conscience de leur capacité à peser dans le débat politique de façon plus immédiate.
La dernière grande mobilisation du secteur associatif dans le champ médico-social remonte à son implication dans le collectif « Alerte » ayant conduit à la promulgation de la loi cadre contre les exclusions en 1998.
Ainsi pour que les associations puissent pleinement jouer leur rôle de contre pouvoir et d’acteurs de la « construction sociale », elles doivent lier subtilement savoir faire et faire savoir. C’est une opportune piqûre de rappel que n’auraient pas désavouée les pères fondateurs d’Emmaüs et des Restos du cœur !
Le métissage secoue les habitudes des anciens en même temps qu’il évite la consanguinité.
Les jeunes du canal Saint Martin sont rentrés dans la complexité du dossier. La mise en œuvre de solutions débordera cette année encore les vacances scolaires des fêtes de fin d’année…
Aujourd’hui les enjeux résident dans notre capacité à suivre les mesures annoncées.
Il nous faut aborder cette nouvelle étape avec détermination. Sans surenchère. Chacun dans ses compétences et sa légitimité.
C’est sur la distance que l’on jugera les fruits de ce métissage. Ils seront une modeste contribution plurielle à la résolution d’une problématique complexe dans ses mécanismes.