Tribune Journée mondiale contre le Sida Les ONG entre désir et danger
En prise directe avec les réalités sanitaires, les ONG médicales se sont logiquement trouvées confrontées à partir des années 1980 au phénomène majeur qu'a constitué dans un grand nombre de pays l'émergence du VIH dans les problématiques de santé.
Cette maladie a rapidement occupé le devant de la scène des priorités sanitaires, occultant de façon parfois surprenante des problèmes tels que le paludisme, la drépanocytose ou les infections respiratoires qui, il est vrai, ont la malchance de ne pas concerner avec la même intensité les pays riches détenteurs du pouvoir économique et des pôles d'excellence scientifiques.
Les ONG se sont elles-mêmes emparées de la thématique du sida de telle sorte qu'elles constituent aujourd'hui un acteur non négligeable dans la lutte contre cette maladie, bénéficiant chemin faisant, de la manne financière qu' a constitué la décision de création en 2002 du "fonds global", lui-même alimenté par des donateurs institutionnels et privés.
La subordination des ONG à ce type de financements expose cependant les associations humanitaires à un certain nombre de dangers éthiques et dans leur capacité opérationnelle globale au travers leur désir légitime d'infléchir le cours de cette épidémie redoutable.
Derrière ce danger se profile celui, plus dramatique, de l'avenir des populations bénéficiaires de leurs actions.
L'implication des ONG dans la lutte contre le VIH a en effet subi un certain nombre d'évolutions en même temps que progressaient les connaissances ainsi que les moyens financiers dévolus à la lutte contre le virus.
Différentes stratégies se sont succédées et interpénétrées dans les pays en développement de la part des associations humanitaires :
§ A la fin des années 1980, ont été initiés des programmes de prévention générale essentiellement tournés vers la contamination sexuelle qui était l'apanage de la majorité des pays pauvres. Puis émergèrent les bases de ce qui allait devenir la réduction des risques laquelle cherche à mobiliser des messages, des outils et au total à susciter des évolutions des comportements en fonction des spécificités de chacun des modes d'exposition.
§ L'émergence de molécules efficaces au plan thérapeutique a conduit les ONG dans deux directions stratégiques complémentaires :
Ø Militer pour que soient changées les règles de propriétés intellectuelles et/ou de profits des grands laboratoires pharmaceutiques découvreurs de drogues efficaces
Ø Développer sur le terrain des programmes visant à faire la preuve que les pays en développement pouvaient et devaient rentrer dans une logique de traitement de la maladie et non pas être cantonnés à des stratégies préventives exclusivement réservées à l'immense majorité déshéritée de la planète.
Les ONG se sont ainsi progressivement engagées dans des programmes d'abord modestes par leur ampleur ou par leurs objectifs, tels que des actions visant à diminuer la transmission mère/enfant, pour ensuite défendre et développer la mise en uvre de programmes à grande échelle, plus ambitieux techniquement. Ces programmes allient fréquemment réduction des risques et tri thérapies ainsi que leurs corollaires, la prévention et le traitement des maladies opportunistes.
De telles actions s'inscrivent nécessairement sur la durée, puisque la trithérapie doit être administrée à vie dans l'état actuel des connaissances scientifiques.
Les programmes de ce type sont tous mis en route avec une préoccupation quasi obsessionnelle d'identifier les partenaires locaux susceptibles de prendre le relais humain et technique à la suite du désengagement des ONG.
Dès lors, pour rendre possible la réalisation de projets de cet ordre, la question du niveau des financements mais aussi de leur pérennité prend une importance primordiale car la poursuite des actions par les acteurs locaux n'est envisageable qu'à condition qu'elle soit assortie des moyens qui vont de pair.
La création du fonds global, appelé de leurs vux par les chefs d' Etats africains lors de leur réunion de 2001 a constitué une avancée majeure au profit de la lutte contre 3 pathologies : le sida, la tuberculose et le paludisme.
Ce fonds mutualisé gère un budget global de 7 milliards de dollars, les décisions d'octroi de financements étant sous la responsabilité d'un comité scientifique.
La décision de création du fonds assortie d'une relative rapidité dans sa mise en uvre effective ainsi que d'un niveau de financement important va donner très vite aux ONG les moyens de s'impliquer plus avant dans la lutte contre le VIH.
En même temps, qu'elles s'engagent dans des actions de type expérimental, visant à soigner les populations mais également à étudier sur le terrain les conditions critiques à remplir pour une mise en uvre réussie de telles actions, elles deviennent de fait gestionnaires de gros budgets de fonctionnements rendus nécessaires par leur implication dans de multiples pays et projets.
C'est précisément sur cet aspect que le terrain devient potentiellement dangereux pour les acteurs humanitaires du fait, en particulier, des conditions politiques qui assortissent l'octroi par le fonds global des financements en fonction des contextes nationaux ou des évolutions de la politique internationale.
Les mécanismes de décisions ne sont pas insensibles aux considérations politiques qui peuvent conduire, comme nous venons d'y assister en OUGANDA ou en BIRMANIE, à une interruption brusque et inacceptable des financements et, de facto, à la remise en cause des actions jusqu'alors développées sur le terrain par les associations humanitaires.
Confrontées à de telles décisions, les ONG ont deux alternatives :
- interrompre les activités développées jusqu'alors et abandonner des populations sensibilisées, mobilisées, ainsi que toute une frange de patients déjà inclus dans les programmes. Ceci soulève alors des questionnements éthiques au sein des associations concernées. Dans la grande majorité des cas ces populations sont parmi les plus vulnérables : travailleur(se)s du sexe, toxicomanes, populations rurales isolées, migrants
Le désengagement des ONG signifie pour elles l'absence de tout espoir.
- elles peuvent aussi, si elles en ont l'envergure financière, poursuivre les programmes en ayant recours à leurs propres fonds privés. Dans la plupart des cas les budgets se situent à un niveau tel que c'est tout l'équilibre financier d'une ONG qui peut être mis en péril ou, pour le moins, sa capacité opérationnelle pour d'autres actions qui est en jeu car les sommes alors orientées vers les programmes sida le seront en concurrence avec les autres pays ou thématiques pris en charge jusqu'alors.
Ainsi tout concourt à laisser penser que, dans leur lutte contre le SIDA, il y a pour les associations humanitaires, un volume critique à ne pas dépasser pour pouvoir aller jusqu'au bout de la réussite des programmes qu'elles mettent en uvre et pouvoir ainsi faire la preuve que de telles actions sont possibles dans les pays du sud. La non-maîtrise de ces mécanismes peut, en même temps qu'elle fragilise leur équilibre financier général les conduire à l'antithèse des démonstrations souhaitées, par abandon.
Elles supportent alors la responsabilité, vis à vis de populations particulièrement fragiles, d'une interruption de projets de santé qu'elles développent parfois en substitution de gouvernements insolvables, défaillants ou prédateurs.