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La gratuité est une œuvre salutaire.” Ibrahim Abarchi, 40 ans, est Haoussa, il a 2 femmes et 7 enfants. « Agriculteur, je cultive le mil, mais pas de quoi nourrir suffisamment toute ma famille. En cas de mauvaise récolte à cause de la sécheresse, je dois m’endetter auprès des marchands pour l’année suivante. Quand l’un d’entre nous tombe malade, nous nous soignons d’abord par la médecine traditionnelle, puis avec les médicaments de la rue car c’est moins cher.Si le cas s’aggrave, nous allons au centre de santé et demandons au voisinage de nous aider financièrement. La gratuité est vraiment une œuvre salutaire car nous allons pouvoir soigner les plus petits et ainsi faire des économies pour les aînés. Il faudrait étendre la mesure aux adultes. Mais je pense que, pour améliorer la situation au Niger, il faut mettre l’accent sur l’éducation et sur une meilleure exploitation des cultures agricoles, notre |
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Reportage de Dorothée Frénot (journaliste) et Isabelle Eshraghi (photographe)
Il faut parcourir dix longues heures de routes et de pistes depuis la capitale, à travers le Sahel, un paysage de plaines et de collines sableuses ponctuées d’acacias, de champs de mil et de sorgho, pour rejoindre la petite ville de Keita. Ce matin-là, comme toutes les semaines, Rebecca, sage-femme de la mission, entame sa visite à la maternité du centre de santé. Aïchatou, jeune maman touareg de 25 ans, convulse depuis plusieurs heures sans que le personnel médical local ne parvienne à lui venir en aide. Dans la nuit, elle a donné naissance à son premier enfant, seule, à domicile. À la suite de complications, sa famille l’a transportée au centre de santé.« Elle fait un œdème aigu des poumons dû à une insuffisance cardiaque, on risque de la perdre si on n’agit pas rapidement. » Mais l’urgence est un vain mot au Niger. Matériel indisponible et inadapté – une sonde de nouveau-né servira à la désob-struer –, palabres pour obtenir des médicaments, palabres encore pour trouver de quoi remplacer l’ambulance en panne et transporter la patiente dans une maternité mieux équipée à plus d’une heure de piste : « On perd beaucoup de temps et c’est souvent fatal. » Finalement, la jeune maman succombera.
Une histoire tragique et pourtant caractéristique de la situation sanitaire au Niger qui souffre d’un réel problème d’infrastructures. « Moins de 50 % de la population est couverte par le système de santé, constate Jean-François Caremel, coordinateur de la mission. Keita compte un seul médecin pour 230 000 habitants. » Le district compte neuf centres de santé, bien en dessous des normes, supervisés par des infirmiers ou, dans le pire des cas, par des agents formés en à peine six mois qui doivent souvent étendre leurs activités sans en avoir les compétences. Depuis mars 2006, MdMa doté les centres de santé en matériel de base puis l’équipe a formé une quarantaine de personnels soignants. « On a tout repris, le B-A-ba de la consultation, de l’épidémiologie, les statistiques, la petite dermatologie, la prise en charge du paludisme... », raconte Jacques-Olivier Baumy, le médecin de l’association. Aujourd’hui, l’équipe constituée d’expatriés et de personnel local qualifié met l’accent sur le compagnonnage pour une formation plus pratique.
En octobre 2006, l’association lance un projet pilote : la mise en place de la gratuité des soins, adoptée au Parlement quelques mois auparavant. Elle s’adresse à un public ciblé : les enfants de moins de cinq ans et les femmes enceintes. Le planning familial est également pris en charge. « C’est la première fois que je viens en consultation et j’en suis à ma huitième grossesse, raconte cette patiente d’Insafari.Avant la gratuité, il fallait vendre un poulet ou une chèvre pour venir se faire soigner. Mais avec des maris qui partent en exode parfois deux ou trois ans, ce n’était pas évident.» Les premiers résultats enregistrés sont déjà encourageants, les consultations ont plus que doublé. « C’est sacrément magique, il faut s’en rendre compte !» Pour Jean-François Caremel, la gratuité entraîne un cercle vertueux qui devrait résoudre un certain nombre de problèmes. La population se familiarise avec le système de soins et consulte avant que la maladie n’atteigne un stade grave. Une avancée indéniable, notamment pour détecter les signes avant-coureurs de la malnutrition chez les enfants, un problème chronique au Niger. Depuis cet été, MdM met ses moyens en commun avec l’ONG Action contre la faim pour former le personnel local des centres de santé aux questions de nutrition et fournir des appuis logistiques et techniques. Grâce aux résultats obtenus avec la gratuité dans le district, le gouvernement a décidé en mars dernier d’élargir la formule à l’ensemble du pays. Une décision encourageante pour Médecins du Monde qui espère à terme déléguer au maximum ses activités à l’équipe cadre de Keita.
Reportage de Dorothée Frénot (journaliste) et Isabelle Eshraghi (photographe)
… L'ACTION DE NOTRE ONG AU NIGER |
C’est une première, un projet unique et novateur lancé cet été à Tahoua. Sur place, Isabelle, coordinatrice, et Juliette, socio-anthropologue, bientôt rejointes par Roselyne, nutritionniste d’ Action contre la faim. Les deux ONG mettent en effet leurs ressources en commun : les trois membres de l’équipe ont pour mission de recueillir un maximum d’informations en termes de santé nutritionnelle et de reproduction : les deux plus importantes problématiques du Niger. Avec en moyenne 7,5 enfants par femme, la population pourrait quadrupler d’ici à 2050 et passer à plus de 50 millions d’habitants : une situation au bord de l’explosion. Le Niger connaît déjà de façon chronique de graves crises de malnutrition.
La première année, l’équipe va sillonner la région, partir à la rencontre des Peuls, Touaregs et Haoussas, des leaders religieux, politiques, des marabouts et des médecins pour comprendre en profondeur le fonctionnement des différents milieux. « Ce sont des questions très complexes, on se situe à un niveau sociologique et culturel. Il y a de grosses différences entre les ethnies, certaines sont plutôt matriarcales, d’autres patriarcales, polygames ou mono-games, etc. Tout cela a une incidence, précise Jean-François Caremel, coordinateur général de la mission à Niamey. Chez les Haoussas, par exemple, les femmes doivent avoir beaucoup d’enfants pour être reconnues dans la communauté, tout comme les maris qui prouvent ainsi leur virilité. À partir de là, comment lutte-t-on contre la surnatalité ? Aujourd’hui, les messages ne sont pas adaptés.» Dans les centres de nutrition, les femmes avouent fréquemment avoir cessé d’allaiter leurs nouveau-nés en suivant des coutumes bien ancrées. Elles remplacent leur lait par des aliments non adaptés, comme du mil et de l’eau. « Voici mon quatrième enfant, les trois premiers sont morts avant d’atteindre un an, raconte une jeune maman touareg dont le bébé souffre de malnutrition. Les femmes de mon village disaient que mon lait était mauvais car, en le mettant dans une cuillère avec des fourmis, celles-ci mouraient.»
Dans un deuxième temps, l’équipe de Tahoua devra donc mettre sur pied des outils de communication adaptés à chacun pour faire passer des messages de santé. Le projet intégrera des personnes issues d’ONG locales qui connaissent bien ces populations et qui serviront de relais. Des infirmières et des sages-femmes seront chargées par exemple de sensibiliser les imams ou les chefs de village sur des questions de planning familial. « On cherche à identifier des solutions pertinentes avec les moyens qui existent localement sans faire de la substitution, à chiffrer ces solutions et mesurer l’impact qu’elles peuvent avoir pour ensuite faire remonter l’information aux autorités sanitaires », précise Isabelle, responsable de la mission à Tahoua.
Dorothée Frénot (journaliste)