Elle s'appelait Dafrosa.
Elle est morte du sida à l'age de 19 ans, alors qu'elle avait survécu au génocide de son peuple, les Tutsi du Rwanda. C'est à elle que la psychothérapeute Esther Mujawayo a dédié son livre, Survivantes (1). « Je ne te tue pas, je te laisse une mort bien pire »
Des années plus tard, les jeunes filles et les femmes violées du Rwanda l'ont compris : après une mort psychique, c'est la maladie transmise qui les fait mourir dans la misère et la douleur, sans espoir d'accéder aux traitements qui sauvent. Pourtant, dans la prison d'Arusha, leurs bourreaux emprisonnés sont soignés, et survivront à leur procès. Car la justice pénale internationale suit lentement son cours, exonérant les responsables occidentaux, tandis que les Rwandaises meurent du sida. Comme des millions d'autres femmes, en Afrique et ailleurs, puisque la logique marchande qui prévaut pour l'accès aux traitements anti-rétro viraux ne s'embarrasse guère de justice.
Elle se nomme Zaidat, elle a 54 ans et vit à Grozny.
En juillet 2003, son mari est arrêté avec ses collègues alors qu'ils se rendaient au travail. Pendant un an, Zaidat l'a cherché partout. Lorsqu'elle a enfin réussi à rencontrer des responsables du gouvernement, elle a été renvoyée. Quelques jours plus tard, elle recevait une lettre anonyme de menace. Alors, pour la sécurité de sa fille, elle a renoncé à sa quête désespérée, mais elle s'est effondrée. Pourtant, lorsqu'elle vient voir Khapta, psychologue tchétchène, elle est vêtue et coiffée magnifiquement. Elle sourit. Et lorsque la porte est refermée sur leur intimité partagée, elle raconte la douleur à vivre. Les beaux habits, c'est ce qui reste d'avant la guerre, quand elle travaillait chez un fabriquant de vêtements. Ils lui permettent de se tenir debout, de défier la destruction autour d'elle, sa ville en ruines et les milliers de disparus et de morts. Plus de quatorze mille plaintes déposées, et deux seulement qui ont abouti
La guerre en Tchétchénie n'est pas oubliée, elle n'existe pas. Ce déni international, qui s'accommode d'une « affaire intérieure» passée au profit de la lutte contre le terrorisme, s'appuie sur l'incroyable manipulation du gouvernement de Vladimir Poutine. Mais s'il doit son arrivée au pouvoir à la « deuxième guerre » en Tchétchénie, il ne mesurait peut être pas l'irréversible complexité et la spirale de violences et de mort dans lesquelles le Caucase du Nord est à présent entraîné. Des veuves tchétchènes, devenues kamikazes, ont surgi sur les écrans occidentaux, avec le lot de sensationnalisme, d'amalgames simplistes et de contribution au déni. Car sait-on qu'à présent, ce sont toutes les veuves de Tchétchénie qui sont suspectes ? Que des centaines sont arrêtées, souvent violées et torturées, et que nombre d'entre elles disparaissent ?
Ses camarades l'ont surnommée Princesse, c'est une jeune libérienne ex- enfant soldat, qui a grandi dans un environnement si déstructuré, si plein d'effroi banalisé, qu'elle se sent appartenir à un autre monde...
Et le regard de cette jeune palestinienne, devant un mur qui la privera désormais de sa grand-mère : il y a tant de choses en même temps dans certains regards, de la tristesse, de l'incrédulité, de la colère aussi. Et puis le sourire de
Comme ces femmes que Médecins du Monde a rencontrées, elles sont des millions de par le monde pour qui cette journée de la Femme, est une journée de douleur, d'injustice et d'oubli. A moins que ce 8 mars 2005 ne soit qu'un jour comme un autre, une journée si terrible qu'elles n'y pensent plus vraiment. Elles sont dévouées à survivre pour que vivent les autres autour d'elles, et n'ont plus le temps pour penser, pour pleurer. Habitées par une extraordinaire énergie de vie, elles savent encore rire et embrasser les enfants. Elles redressent la tête, relèvent les manches et tentent de réparer la folie du monde qui les entoure.
Un jour comme un autre, penser à elles
Et à ces autres femmes, humanitaires et journalistes, tuées ou enlevées, pour avoir voulu être à leurs côtés, afin que notre monde ne les oublie pas.
Surtout un jour comme celui-ci, pas tout à fait comme les autres, nous dit-on
(1) « SurVivantes, Esther Mujawayo et Souhad Belhaddad, L'aube, 2004.