Tribune   20 ANS APRÈS...


Il y a 20 ans , nous n'avions besoin de rien, le SIDA n'avait pas hurlé, l'immigration était cantonnée ou secrète, les SDF oubliés, les seringues interdites… Sans malaise social, sans risque endémique évident, sans immigration officielle, la France allait bien… Mais à ne vouloir rien regarder, on ne voit rien venir : ni le SIDA, ni les SDF, ni les problèmes des banlieues, ni les gens qui ont faim, même chez nous. Or, depuis 20 ans, nous sommes au cœur de ces problématiques révélées par la Mission France… Nos résultats sont immenses et maigres à la fois.

Immenses car nous avons permis que viennent sur le devant de la scène politique : la réduction des risques, l'accès aux soins de tous par la CMU, l'hébergement durable des SDF… entre autres.
Maigres,car la CMU est incomplète et l'AME rognée chaque jour davantage,car la RdR marque le pas,car les tentes igloo marquent encore les trottoirs de paris et d'ailleurs, et sont évacuées par les forces de l'ordre. Maigres, car migrants et pauvres deviennent l'ennemi N°1, et la santé instrumentalisée contre ce nouveau bouc émissaire. Rien n'est acquis après 20 ans de soin et de mobilisation.

Et pourtant nos missions en France sont de plus en plus structurées et efficaces… leur recueil de données produit un rapport d'observatoire reconnu de tous. Les sujets que nous embrassons sont de plus en plus étendus… alors que faire ? arrêter,pour mettre les pouvoirs publics devant leur responsabilités ? Cesser d'être l'ultime recours invoqué par les administrations pour ceux que la société refuse de soigner ?
Oui, nous devons refuser l'institutionnalisation de centres « de référence pour pauvres », ou les hôpitaux renvoient les « sans droits », en dépit des missions légales des PASS (Permanences d'Accès aux Soins de Santé dans les hôpitaux)
Oui nous devons refuser d'être ces centres de santé pour exclus durables. Nous devons à chaque instant nous souvenir que 80% de ceux qui font appel à nos centres ne devraient pas avoir à franchir le seuil de nos centres. Ils ont des droits. Ils doivent le savoir, pouvoir les faire ouvrir, dans le système de droit commun. Il faut que dans les lieux ou nous ne sommes pas, l'accès aux droits et aux soins soit possible, parce que nous aurons su faire appliquer les lois, les bonnes, et modifier celles qui nuisent à la santé !
Pour ce faire nous devons, dans les années à venir, concentrer nos efforts sur le plaidoyer local et régional. Car si ce n'est pas là que se font les lois, c'est là qu'elles doivent s'appliquer. Et c'est là que sont les acteurs des missions. Ne pas quitter les postes de soin et d'observation, mais vouloir à tout prix qu'ils deviennent à terme inutiles,et non pas indispensables. Non, la pérennisation des centres Mission France n'est pas inéluctable…

La réduction des risques a gagné elle ses galons de maréchal, en rentrant dans ce système « de droit commun » grâce à des années d'action, et des milliers d'heures de plaidoyer à tous niveaux, notre système de santé s'enrichit de ce concept. Le chantier est encore vaste, de l'analyse des drogues en milieu festif, à la mise en place de programme dans les prisons, et à la santé des personnes qui se prostituent.

Auprès des Roms, des personnes à la rue, des migrants de calais, des demandeurs d'asile, des enfants atteints de saturnisme, nous menons des programmes pertinents, engagés et de qualité. A coté du plaidoyer pour l'accès aux soins de tous, le combat qui nous fédèrera dans les années à venir ressemblera à celui que d'autres mènent en Europe : il est entamé. Les 12 délégations de Médecins du Monde en Europe mènent tous des actions locales sur le modèle des Mission France. Avec plusieurs d'entre eux, nous avons mené la première enquête européenne sur l'accès aux soins des migrants. Depuis 18 mois,nous menons tous ensemble un plaidoyer auprès du parlement européen et des ministres concernés de chacun de nos pays pour obtenir le non renvoi des étrangers malades. Enfin, nous créons le réseau Averroès, composé d'associations médicales et militantes. Il a pour but d'obtenir l'accès aux soins des étrangers en situation irrégulière. C'est encore bien peu, la diversité de nos missions et de nos implantations sur le continent nous obligera à prendre une place plus importante sur la santé des plus précaires. Nous ne devons pas nous reprocher dans 20 ans d'avoir laissé se construire une Europe dans laquelle l'accès aux soins des plus pauvres sera confié à la charité.

Saint Exupéry quand il marchait dans le désert disait :« ce qui compte c'est de faire un pas,puis un pas,puis encore un pas». Nous avons voulu une couverture maladie pour tous, nous l'avons, en partie.
Nous avons voulu que les usagers de drogues aient accès à des soins adaptés, nous y sommes presque.
Nous avons voulu des hébergements durables pour les personnes sans domicile, ils émergent enfin.
Nous avons voulu que nos centres de soins soient reproduits dans chaque hôpital. Cela devrait être fait.

Au delà de la suppressions des « presque » qui précèdent force est de constater que le combat qui nous fédèrera dans les années à venir ressemblera à celui qui nous réunit aujourd'hui. Le regard sur les migrants et leur santé, la préservation d'un système de santé solidaire avec les plus pauvres et les plus éloignés, l'intégration dans les études de santé de la question de la pauvreté,et du respect des droits de l'homme, l'accueil des minorités. Comment y parviendrons nous ? Il me semble que tous les acteurs des missions France, mais sans doute toue l'association doit se poser ces questions et y apporter des réponses.
Ce qui compte c'est de faire un pas, puis un pas, puis encore un pas vers l'utopie qui nous rassemble.