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L'impasse

Des migrants tentent de passer la frontière entre la Serbie et la Hongrie ©Kristof Vadino

L'impasse

Au cœur des Balkans, la Serbie voit transiter un grand nombre de réfugiés venus d’Asie, du Moyen-Orient et d’Afrique. Mais la fermeture de la frontière hongroise en septembre 2015 a coupé la route aux candidats à l’asile dans le nord de l’Europe. Si aujourd’hui une poignée d’entre eux sont autorisés à passer quotidiennement, des milliers d’hommes, femmes et enfants restent bloqués de longs mois en Serbie. Médecins du Monde les soigne à Belgrade, à Šid et à la frontière hongroise.

Un mur de barbelés

C’est l’abstention, finalement, qui aura eu raison du référendum sur la « relocalisation obligatoire de citoyens non hongrois en Hongrie » soumis par le Premier ministre Viktor Orbán à ses compatriotes. Pourtant plébiscité à plus de 98 %, le refus d’accueillir un quota de 1 300 demandeurs d’asile, conformément à la répartition votée à Bruxelles, a été invalidé pour cause de participation insuffisante. Nourri par la propagande raciste du gouvernement – notamment la menace d’être contraint d’héberger des migrants chez soi –, il reflète l’acharnement du Premier ministre hongrois à fermer ses frontières à ceux et celles qui tentent de trouver refuge en Europe.

 

Une situation qu’illustre le camp informel d’Horgoš, près de Subotica, au nord de la Serbie. Sur le terrain vague qui fait office de zone frontalière, quelques tentes et de frêles cabanes de branchages, de couvertures et de bâches tendues font face aux barbelés plantés par la Hongrie sur les 175 kilomètres de sa barrière anti-migrants. Ici, pas d’installations sanitaires. Près de 150 réfugiés originaires du Pakistan, d’Afghanistan, du Bangladesh et d’Afrique subsaharienne ne disposent que de quelques robinets pour boire, se laver, garder malgré l’insalubrité un semblant d’hygiène.

 

Nikolina Gligoric est infirmière pour Médecins du Monde. Avec le médecin, le traducteur et le chauffeur de la clinique mobile, elle monte l’abri de toile sous lequel, chaque jour, sont soignés les malades et les blessés du campement. « Je me souviens de la situation cet été. 700 personnes vivaient ici. Certaines n’avaient même pas d’abri alors qu’il faisait 40°. Les enfants étaient brûlés par le soleil. Pour se rafraîchir, ceux qui se baignaient dans un étang d’eau croupie attrapaient des infections de peau. Un jeune Afghan de 3 ans s’y est même noyé. Nous pouvions donner jusqu’à 100 consultations par jour. C’était terrible. » En août, pour demander la réouverture des frontières, 140 migrants ont entamé une grève de la faim et marché de Belgrade à Horgoš, se souvient encore Nikolina. « Ils ont tenu sept jours sans manger ni boire. En vain. »

Dans le camp d'Horgos, à la frontière serbo-hongroise, l'infirmière Nikolina Gligoric prends soin des enfants ©Guillaume Pinon
Dans le camp d'Horgos, à la frontière serbo-hongroise, l'infirmière Nikolina Gligoric prends soin des enfants ©Guillaume Pinon

La règle des trois listes

Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, Farah observe les mouvements derrière le grillage-frontière. À 32 ans, ce Malien a traversé la Lybie, embarqué sur un canot avec une centaine d’autres migrants pour rejoindre les côtes grecques, gagné la Macédoine puis la Serbie. Depuis deux mois et demi, il attend ici, à Horgoš. Au départ, avec quelques camarades d’Afrique subsaharienne, Farah dormait sous une petite canadienne. En abandonnant l’abri plus vaste qu’elle occupait, une famille afghane leur a permis de se « réinstaller », plus à leur aise. Parmi les compagnons d’infortune de Farah, deux mineurs maliens ont déjà pu passer en Hongrie. Lui, résigné, attend son tour. « Je suis un homme célibataire, alors je dois patienter plus que les autres. Ils font passer les familles et les mineurs avant nous. »

28 jours d’entretiens avant d’être autorisé à traverser la Hongrie, c’est le régime obligatoire réservé aux hommes seuls.

Deux ou trois hommes voyageant seuls sont autorisés à entrer sur le territoire hongrois via Horgoš ou Kelebija, à quelques kilomètres à l’ouest, sur la trentaine de personnes admises quotidiennement. Aujourd’hui, Farah a de la chance, lui qui pensait devoir attendre plusieurs jours encore vient d’être convoqué. En quelques minutes, il rassemble ses maigres effets et franchit l’un des portiques sous les barbelés, direction les containers bleus qui bordent la frontière. Il y passera 28 jours d’entretiens, d’attente avant, peut-être, d’être autorisé à traverser la Hongrie direction l’Allemagne. C’est le régime obligatoire réservé aux hommes seuls.

 

Sur les camps installés à la frontière comme dans les centres de transit et d’accueil officiels ouverts sur tout le territoire serbe, les migrants se font enregistrer sur des listes. Trois listes – une pour les familles, une pour les mineurs non accompagnés et une autre pour les hommes seuls – qui sont ensuite validées par les autorités hongroises. Lorsque vient leur tour, les migrants sont prévenus par le commissariat aux réfugiés serbe ou par un leader communautaire. À Horgoš, Fazil, un Afghan de 47 ans qui a fui les talibans et l’État islamique, tient ce rôle. À lui la charge d’informer quotidiennement les élus au passage. « Ce sont les personnes du camp qui choisissent le leader. Je parle un peu anglais et j’ai de l’expérience, alors elles ont eu confiance en moi. Quand ma famille et moi serons appelés un autre prendra la relève », explique-t-il en pointant son nom sur les précieuses listes.

Médecins du Monde est la seule association à soigner les migrants du camp d'Horgos ©Guillaume Pinon
Médecins du Monde est la seule association à soigner les migrants du camp d'Horgos ©Guillaume Pinon

La violence pour fardeau

En dépit du contrôle rigoureux aux frontières, lassés d’attendre un laissez-passer officiel, ils sont nombreux à essayer de les franchir clandestinement. Mais peu y parviennent. La police hongroise repousse la plupart d’entre eux, souvent violemment. Les équipes médicales de Médecins du Monde reçoivent des hommes et des femmes mordus par des chiens, frappés et sévèrement blessés, souffrant de fractures, coupés par les barbelés et brûlés aux yeux par des sprays au poivre. Malgré l’échec et les coups, malgré les milliers d’euros exigés par les passeurs pour les conduire à une hypothétique faille dans le dispositif de protection, beaucoup multiplient les tentatives.

Ils sont nombreux à essayer de passer clandestinement. La police hongroise repousse la plupart d’entre eux, souvent violemment.

Sabri, un jeune Algérois de 16 ans, en est à son quatrième essai. Quand il ne se risque pas à la frontière, c’est à Grey House, le principal camp de transit de la ville de Šid, près de la frontière croate, qu’il reprend des forces et panse ses plaies dans l’infirmerie de Médecins du Monde. « La dernière fois, j’ai été frappé par cinq policiers hongrois, raconte Sabri. Mais je n’ai pas peur de recommencer. Pour venir en Serbie, j’ai traversé la Macédoine sous un camion. Je veux rejoindre mon frère en Allemagne. Rien ne m’arrêtera ». Pourtant, souligne l’infirmière Zlatica Krstic, Sabri ne va pas bien. Sous la manche de son t-shirt, son bras est criblé de brûlures de cigarettes. « Après que je suis parti, mon petit frère de 14 ans a été arrêté et emprisonné parce qu’il avait agressé un autre enfant. C’est de ma faute, c’est à moi de veiller sur mes frères et sœurs quand mon père est au travail », explique-t-il. Alors, régulièrement, parce qu’il culpabilise d’avoir abandonné les siens, Sabri s’automutile.

 

Dans le cabinet médical de Grey House, le personnel de Médecins du Monde est confronté à cette douleur de l’exil, cette violence aux multiples facettes. Il soigne également, à raison de 50 consultations par jour, des patients souffrant de blessures accidentelles, de maladies saisonnières, infectieuses ou chroniques. Le docteur Milena Milojkovic fait le bilan médical de Khadija, 53 ans, qui se remet d’une attaque cardiaque. « Elle a quatre problèmes différents. Son cœur malade, sa pression sanguine trop élevée, du diabète et un œil dont la pupille est dilatée. » Son œil, c’est l’explosion d’une bombe alors qu’elle rentrait de l’hôpital à Jalalabad qui l’a abîmé. Menacée par Daech parce que son fils travaillait pour le gouvernement, Khadija a fui l’Afghanistan il y a sept mois, avec sa fille de 13 ans et sa belle-fille. « Nous avons traversé l’Iran, la Turquie. En Bulgarie, on nous a battues et jetées en prison, piétinées lorsque nous n’avions plus la force d’avancer », s’indigne-t-elle.

 

À Belgrade, l’attente cordiale

Avant d’arriver à Šid, Khadija a passé un mois et demi à Belgrade. La capitale serbe est un passage obligé pour les personnes transitant par le pays. Les parcs de la vieille ville, où durant l’été 2015 jusqu’à 5 000 d’entre elles s’entassaient sous des tentes ou à même le sol, sont maintenant presque vides. Des bandes de plastique orange condamnent l’accès aux pelouses, officiellement pour que l’herbe y repousse. Sur les berges de la Save, où les réfugiés se baignaient pour lutter contre la chaleur, un projet immobilier sort de terre. Seuls les parkings et les entrepôts désaffectés des gares ferroviaire et routière abritent encore quelques jeunes Afghans et Pakistanais qui font sécher leur linge sous les auvents de taule.

 

La journée, ils fréquentent Miksaliste, une institution culturelle belgradoise mise à disposition par ses responsables et transformée en centre d’aide aux réfugiés. Grâce au soutien de plusieurs organisations humanitaires, 300 à 400 personnes y trouvent chaque jour des repas chauds, des vêtements, des activités pour les enfants, un accès à Internet. Et un centre de soins géré par Médecins du Monde. « Nous recevons des patients qui vivent dans les camps près de Belgrade, à la rue ou dans des hôtels, explique le docteur Bojana Bojanic. Les affections respiratoires et les cas de gale sont courants. Mais environ 20 % d’entre eux reviennent de la frontière avec des blessures infligées par la police hongroise. » Critiqué par le voisinage lorsque la foule s’y pressait en trop grand nombre, le centre Miksaliste parvient aujourd’hui à répondre aux besoins élémentaires des réfugiés tout en facilitant la cohabitation avec les Belgradois. Mais nourri par la seule générosité de la société civile, il est régulièrement menacé de fermeture.

Des réfugiés dans le centre Miksaliste à Belgrade ©Kristof Vadino
Des réfugiés dans le centre Miksaliste à Belgrade ©Kristof Vadino

Avec 5 000 réfugiés officiellement enregistrés sur son territoire et des États voisins, membres de l’Union européenne, qui leur ferment leurs portes, la Serbie est dans une situation critique. S’il parvient à proposer des solutions d’accueil, en particulier grâce aux centres d’asile créés dans les années 1990 pour les Serbes de l’ex-Yougoslavie, le pays ne peut faire face sans l’aide internationale. Notamment celle apportée par Médecins du Monde, pour améliorer l’accès aux soins de ces réfugiés que les murs, le rejet et l’attente détruisent peu à peu.

Thomas Flamerion

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