Faire un don

Le crime d’aimer

Transsexuelle chez elle en Ouganda ©Olivier Papegnies

Le crime d’aimer

Les relations homosexuelles y sont passibles d’emprisonnement. Être gay, lesbienne, bisexuel ou trans en Ouganda expose aussi au rejet et à la persécution. Depuis deux ans, Médecins du Monde y soutient l’accès aux soins pour ceux que la morale et l’autorité condamnent.

Lorsqu’elle longe Kawaala road, la grande rue qui traverse le quartier éponyme à l’ouest de Kampala, le regard des passants et des commerçants s’attarde sur Rihanna. Démarche chaloupée, tresses retenues sur la nuque, elle oppose aux airs désapprobateurs et aux messes basses une fière indifférence. C’est que depuis six mois qu’elle loue une pièce sombre à l’écart de la route, Rihanna, 23 ans, est habituée aux moqueries, aux injures, aux menaces. Elle a 16 ans lorsque, à la faveur d’un atelier mené par une association LGBTinfo-icon, elle comprend que son identité ne correspond pas à son sexe biologique. Quatre ans plus tard, Rihanna doit quitter sa famille. Sans diplôme, sans travail. Trans dans un pays où l’homosexualité est illégale, où la doctrine religieuse et la pression sociale pèsent sur les libertés individuelles, la jeune femme, qui a emprunté son nom à la chanteuse barbadienne qu’elle admire, fait front malgré la peur qui dicte son quotidien.

L'homophobie est prétexte au chantage et à l’extorsion

Ses journées, Rihanna les passe le plus souvent enfermée avec sa colocataire, Aron, trans comme elle. Elles sortent le soir, dans la relative protection de l’obscurité. « Nous avons été cambriolées. Des hommes sont entrés chez nous et ont volé mon drapeau arc-en-ciel. Ils ont menacé de revenir. Je suis allée déposer plainte à la police mais ça ne servira à rien. » Rihanna est amère. Lorsque la loi anti-homosexualité est signée en 2014, renforçant la criminalisation des relations entre personnes de même sexe, condamnant la promotion de l’homosexualité et incitant à la délation, elle est dénoncée et arrêtée. Elle passera plusieurs mois en prison où on lui fera subir des examens invasifs. « Il n’y avait personne pour prendre sa défense, se souvient Edward Mwebaza, directeur des programmes du Human Rights Awareness and Promotion Forum (HRAPF)1, une organisation non gouvernementale ougandaise qui défend les droits des groupes marginalisés et prend en charge le cas de Rihanna. Le conseil municipal, la police, tout le monde était ligué contre elle. Heureusement son père a témoigné en sa faveur et elle a été libérée car il n’y avait pas de preuve de sa sexualité. »

Soigner sans juger

Si la loi anti-homosexualité voulue par le président Museveni est finalement invalidée par la Cour constitutionnelle quelques mois après sa promulgation, la presse fait régulièrement ses choux gras de révélations sur l’intimité de personnalités en vue, et l’homophobie demeure extrêmement vivace. Entretenue par les prêches des leaders religieux, elle est prétexte au chantage et à l’extorsion. « Ma propriétaire me dit qu’elle va me dénoncer à la police si je ne lui donne pas de l’argent. Mais j’ai déjà du mal à payer le loyer et à acheter de quoi manger. Or je ne peux pas prendre mon traitement contre le VIHinfo-icon sans un repas », raconte Rihanna. La crainte du harcèlement est également un frein à la consultation médicale, alors même que les risques de contracter une infection sexuellement transmissible sont élevés. C’est pourquoi depuis 2008 l’ONGinfo-icon ougandaise Marpi – Most At Risk Populations Initiative2 – propose gratuitement des services de prévention, de dépistage, de traitement et de suivi à destination des personnes LGBTinfo-icon, mais aussi des travailleurs du sexe et des usagers de drogues, dans l’enceinte de l’hôpital Mulago de Kampala. « La discrimination existe aussi chez le personnel soignant. Mais aucune loi ne dit que l’on ne peut pas prodiguer des soins, informer et soutenir psychologiquement une personne. Ici les patients savent qu’ils sont traités avec respect », explique Peter Kyambadde, son directeur.

 

 

Rihanna dans le quartier où elle vit sous pression ©Olivier Papegnies
Rihanna dans le quartier où elle vit sous pression ©Olivier Papegnies

Depuis 2015, Médecins du Monde aide Marpi à développer ses activités. Les locaux ont ainsi été améliorés et la salle d’attente aménagée entre les conteneurs qui accueillent bureaux et salles de consultation ne désemplit pas. Aux bras du personnel, des bracelets portant l’inscription « Testing makes us strong »3 et contre le mur, des piles de cartons de 6 000 préservatifs. Un peu plus loin, le service de proctologie tenu par Harriet Nanfuka est financé par Médecins du Monde. Régulièrement formée par les équipes de l’association, l’infirmière reçoit et soigne des hommes qui présentent des pathologies anales. Notamment des condylomes, de petites tumeurs liées au papillomavirus. « Cela demande beaucoup de temps de mettre en confiance les patients. Ils souffrent, mais ont honte de consulter. Il faut les convaincre de se laisser examiner. Car contrairement à ce qu’ils pensent, il ne s’agit pas d’un simple bouton. Plus on attend plus la lésion s’étend et peut tourner au cancer. » Devant le cabinet où opère Harriet, Solomon, 20 ans, attend les résultats de ses tests. « C’est un activiste de Kawempe, mon quartier, qui m’a parlé de Marpi. Je viens ici pour passer des examens et récupérer des préservatifs parce que mes parents ne savent pas que je suis homosexuel. »

Malgré les menaces qui pèsent sur elles, malgré les démantèlements et les intimidations de la police, des associations LGBTinfo-icon s’organisent pour venir en aide aux anonymes qui, dans les régions les plus éloignées de la capitale, font face à la stigmatisation et aux difficultés d’accès aux soins. Des responsables sont ainsi formés par Médecins du Monde pour leur permettre de mener à bien des programmes humanitaires et consolider leur capacité à agir pour les causes qu’ils défendent. Pour que demain Rihanna, Solomon et les autres puissent vivre et s’aimer au grand jour.

Harriet, infirmière au centre Marpi de Kampala ©Olivier Papegnies
Harriet, infirmière au centre Marpi de Kampala ©Olivier Papegnies

Témoignage

Je me souviens d’un jeune homme qui voulait mourir.

« Je vois une trentaine de personnes par jour. En fonction des cas, elles sont orientées vers différents services de la clinique. Un test VIHinfo-icon leur est souvent proposé. Il faut 30 à 40 minutes pour obtenir les résultats. S’ils sont négatifs je les envoie directement en consultation avec un médecin pour la suite des examens. S’ils sont positifs je prends d’abord le temps de leur expliquer le traitement, les effets secondaires, les règles de nutrition mais aussi les bénéfices, pour eux et pour leurs partenaires. C’est parfois très difficile. Je me souviens d’un jeune homme qui voulait mourir. Il pensait qu’il allait perdre du poids, qu’il allait avoir l’air malade et qu’on le rejetterait. J’ai passé beaucoup de temps à le calmer. Aujourd’hui il suit son traitement et il va bien. »

Brenda Abio, conseillère au centre de soins de Marpi

 

 

Prise en charge d'un patient au centre Marpi de Kampala en Ouganda ©Olivier Papegnies
Prise en charge d'un patient au centre Marpi de Kampala en Ouganda ©Olivier Papegnies
Thomas Flamerion