Faire un don

Une deuxième chance

Une deuxième chance

Depuis un an et demi, Médecins du Monde a formé une trentaine de femmes à devenir promotrices de santé dans la ville de Tapachula, au sud du Mexique. Elles, qui travaillent ou ont travaillé dans les bars où la prostitution est tolérée, sont ainsi devenues animatrices de prévention auprès des migrantes travailleuses du sexe de la région. En novembre 2015, leur groupe s'est constitué en association civile indépendante, MUjeres MIgrantes y Mexicanas en Acción contra la Violencia (MUMIMAV).

 

Elles s’appellent Teresa, Guadalupe, Abigail, Lizeth… Elles ont entre 20 et 60 ans, certaines portent fièrement leur t-shirt Médecins du Monde. Elles parlent vite et fort, rient, s’interrompent, s’écoutent pendant qu’elles préparent le matériel des prochaines tournées : préservatifs, gels lubrifiants et tests de dépistage. Quelques-unes sont mexicaines, la plupart a fui la violence qui sévit en Amérique centrale, particulièrement au Honduras et au Salvador. Certaines ont tout juste appris à lire, d’autres ont suivi des études secondaires. Mariées, en union libre, divorcées ou célibataires, toutes ont des enfants… Ils sont une quinzaine à courir partout dans les locaux ce matin, plus nombreux que d’habitude à cause du violent cyclone annoncé.   

L’accueil est ouvert. Quatre adolescents, trois garçons et une fille, arrivent tout juste du Salvador dont ils ont fui les gangs. Sagrario, l'administratrice, les renseigne du mieux qu’elle peut. Brenda, médecin coordinatrice, leur donne des sandwichs. Sont également passées trois transsexuelles, toujours salvadoriennes, que personne ne veut embaucher. 

Sagrario reçoit dans les bureaux une personne transexuelle © Nadja Massun
Sagrario reçoit dans les bureaux une personne transexuelle © Nadja Massun

Une bouffée d’air frais

Tous les mois, Médecins du Monde assure la formation des promotrices de santé et anime une série d’ateliers de prévention dans les bars et dans les rues du Chiapas.

Ceux animés par Elvira dans les bars sont tout simplement incroyables. On ne peut pas reprocher à cette sociologue qui a mis toute sa vie au service de la protection des travailleuses du sexe de se retrancher derrière la théorie ! De sa voix grave et rocailleuse, elle dispense des conseils pragmatiques et les illustre par des démonstrations décomplexées – mettre une capote avec la bouche ou avec les seins, simuler un rapport sans pénétration.

Les ateliers sont planifiés en début d’après-midi ou de soirée, en général une heure avant l’ouverture de l’établissement. Du DJ au cuisinier, tout le monde répond présent. Il faut dire qu'en plus du réel intérêt pour les conseils de santé et de sécurité, cette bouffée d’air frais est la bienvenue. Une brochure est distribuée gratuitement, qui sert de support à la formation. Ces fascicules sont publiés sous forme de bande-dessinée stylisée pour les personnes qui ne savent pas lire. Au-delà de la santé, les formations dispensées aident les femmes à connaître le droit du travail et à faire respecter les leurs auprès de leurs employeurs. Ainsi sont-elles mieux armées pour reconnaître les signes de la traite, qui démarre souvent par des manipulations et des menaces sur les personnes trop vulnérabilisées pour y voir clair.

Les ateliers sont suivis par une distribution de gels lubrifiants, de préservatifs et par des tests de dépistages. Si les bars sont parfois bien sinistres, l'accueil y est toujours chaleureux, avec des espaces aménagés pour la formation. Pourtant les relations n’ont pas toujours été aussi fluides, c’est avec le temps que Médecins du Monde a réussi à instaurer un climat de confiance et de respect mutuel dans un milieu particulièrement sensible.

 

Les ateliers ont lieu dans les bars, en fin d'après-midi (c) Nadja Massun
Les ateliers ont lieu dans les bars, en fin d'après-midi (c) Nadja Massun

Dans la rue, la réalité est autre

La tournée débute au coucher du soleil. Le camion de Médecins du Monde fait son premier arrêt dans la 6e rue, là où Carina travaille « depuis toujours ». L’énergie et l’humour de cette belle femme de 33 ans font plaisir à voir et à entendre. Mère de 5 enfants, très fière de son indépendance, elle assume totalement son métier. « Les autres femmes se font baiser tous les soirs par leurs maris et sont payées tous les mois, alors que moi je suis payée tous les jours ! ». Carina a commencé à travailler dans un bar à 14 ans. C’est un très mauvais souvenir, elle préfère la rue. Elle ignorait tout des maladies sexuellement transmissibles, jusqu'à ce que l’équipe de Médecins du Monde l'informe et la mette en confiance. Elle leur en est reconnaissante car ses pratiques ont radicalement changé. Elle aussi deviendrait promotrice de santé si son emploi du temps le lui permettait. Mais elle se lève chaque matin à 5 heures pour s’occuper de ses enfants, et finit son travail dans la rue vers 21 heures...

J’espère ne plus être ici à cet âge-là !

La suite de la tournée, de nuit, est nettement plus délicate. Le camion cherche une place dans les rues d'un des quartiers les plus chauds de Tapachula. Grâce à la réputation de Médecins du Monde, à l'approche humaine, simple et directe de toute l’équipe, le contact avec les femmes se noue facilement. Elle sont heureuses de ce temps d'échange. Remercient pour les préservatifs distribués. La plupart d’entre elles passe le cap angoissant du test de dépistage. Une jeune Salvadorienne s’évanouit après la piqûre, une autre saigne du nez. La lecture de leurs résultats négatifs les requinque dans la minute. La moyenne d’âge semble se situer entre 17 et 25 ans, pourtant sur la fiche de tournée elles écrivent 30, 35 ou même 40 ans. Une blague ?  « J’espère ne plus être ici à cet âge-là ! » confie l’une d’entre elles. 

 

Le camion de Médecins du Monde part le soir à la rencontre des femmes dans la rue © Nadja Massun
Le camion de Médecins du Monde part le soir à la rencontre des femmes dans la rue © Nadja Massun

À Huixtla, le choc

Huixtla, à 40 kilomètres au nord de Tapachula. Les promotrices de santé s’inquiètent des conditions de vie des femmes et souhaitent y implanter d’urgence leur action. Un petit couloir étroit est bordé de cabines de piscine : ces pièces lugubres sont les chambres des femmes. Elles y travaillent et y vivent toute la journée. Certaines y dorment aussi. Le lieu est fermé la nuit pour raison de sécurité. Dans ces cellules exiguës, un lit, et rien d’autre. Pas le moindre point d’eau. Entre deux clients il faut courir vers un petit lavabo commun, au fond de la cour. Des vendeuses de citrons verts passent régulièrement : ils servent de désinfectant intime. Bien sûr, il est impossible de cuisiner – l’hôte de ces lieux, à qui les femmes payent un loyer, leur fait porter des plateaux-repas. Quelques femmes sont ici sous la contrainte d’un proxénète mais elles ne sont pas majoritaires.

Pour la première fois, Médecins du Monde organise un atelier dans un bar de la ville. Tout reste à faire : établir des contacts avec les patrons, se faire connaître auprès des femmes et des institutions locales. Le show d’Elvira est un franc succès, comme toujours. À l’heure des questions, la révolte des femmes éclate. Le médecin récemment désigné par les autorités devait venir mais il s’est désisté au dernier moment. Cet homme exerce un odieux racket, forçant les femmes à passer des tests hors de prix, ne remplissant pas correctement leur carnet de santé et refusant de prendre en compte les tests gratuits délivrés par Médecins du Monde. Il passera plusieurs fois devant le bar, au volant de sa voiture aux vitres teintées pour observer l'atelier et intimider les organisateurs et la participants.

Des vendeuses de citrons verts passent régulièrement : ils servent de désinfectant intime.

Les femmes passent les tests, même celles qui savent qu’elles ne sont pas malades. Une manière d'afficher leur colère. Lizeth et Abigail reprennent en chœur la chanson d’amour qui résonne dans toute la rue, Portu maldito amor de Vicente Fernandez. La nuit tombe. La distribution de préservatifs prévue dans les rues de la ville doit être écourtée. Les promotrices de santé ne sont pas encore les bienvenues ici…

Ciudad Hidalgo, près de la frontière avec le Guatemala. L’ambiance est à la fois froide et électrique. Une zone de tolérance de la prostitution longe les anciens rails de La Bestia, ce train tristement célèbre pour le nombre de migrants qui meurent en essayant d'y monter pendant qu’il roule. À la demande des promotrices de santé, Médecins du Monde repère les lieux pour une future intervention. Ici, comme dans les autres zones de tolérance de la région, il est urgent d'agir auprès de ces femmes pour qui le Mexique ne doit plus être « la fin mais une deuxième chance » comme le dit si bien Glenda, une promotrice hondurienne.

Myrian, 31 ans, dans sa chambre à Huixtla.
Myrian, 31 ans, dans sa chambre à Huixtla.
Alice Lebel
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