Reportage - Nicaragua - A l'international - Association - ONG - Médecins du Monde






En 2001, face à l’ampleur du phénomène des violences intra-familiales et sexuelles, en particulier à l’encontre des femmes et des enfants, le gouvernement a fait de cette problématique une priorité de santé publique. MdM s’investit auprès des victimes d’une des régions les plus pauvres, où la population souffre de différentes pathologies socio-sanitaires qui constituent un facteur de risque contribuant au développement de la violence.

Reportage


LUTTER CONTRE LES VIOLENCES FAMILIALES

Guillaume PLASSAIS, Journal destiné aux donateurs, n°90, mars 2008


Dans la Région autonome de l’Atlantique Nord (RAAN), province la plus pauvre du pays, alcool et drogue font des ravages.

Depuis 2001, les autorités ont élevé la lutte contre la violence intra-, extra-familiale et sexuelle au rang de priorité nationale.


Au Nicaragua, à Puerto Cabezas, 74,2% des femmes sont victimes de violences domestiques et sexuelles. MdM assure la prise en charge médicale de ces victimes et sensibilise les populations. Parallèlement, l’association a développé, en partenariat avec des acteurs nationaux, un réseau permettant d’assurer le suivi judiciaire et social des femmes victimes de violences. Le réseau s’est doté du Caimca, un centre de prise en charge intégrale de la femme caribéenne. Cette prise en charge globale contribue à rétablir les structures de santé dans leur rôle d’institution de contrôle social, dont la présence est nécessaire pour limiter le développement de la violence La construction de ce réseau permet également de relayer le message, via les médias traditionnels, des actions de lobbying, le recrutement et la formation de bénévoles (femmes relais, juges, etc.).


OFFRIR UN SECOURS DURABLE AUX VICTIMES


VIOLENCE FAMILIALE / Médecins du Monde et les institutions associées au projet contribuent à prévenir et à diminuer la violence familiale et sexuelle dans la région de Puerto Cabezas. Afin d’offrir un suivi de qualité aux victimes, le réseau s’est doté du Caimca, un centre de prise en charge intégrale de la femme caribéenne.



Ofelia ne quitte plus son petit Tambo des yeux. Un regard tendre sous forme de victoire pour le personnel féminin du Caimca. Battue par son compagnon, l’Amérindienne miskita avait perdu jusqu’à sa dignité de mère. « Elle avait délaissé Tambo, son fils de 14 mois, confirme Shira Miguel, coordinatrice du Caimca. Quand il est entré au centre, il souffrait de malnutrition sévère et présentait des signes de maltraitance. Tambo n’était même pas enregistré à l’état civil.» Entre janvier et octobre 2007, la police de Puerto Cabezas a enregistré 1 062 plaintes pour violence physique. La faute au machismo, dérive d’une masculinité exacerbée. Ajoutez-y el licor et la piedra, entendez rhum blanc et krak, vous obtiendrez un cocktail détonant d’agressions verbales, physiques et sexuelles. Pour l’éloigner de son conjoint, le Caimca héberge Ofelia depuis plusieurs semaines. « Ainsi, en les accueillant durablement dans la résidence du centre, nous prenons le temps de soigner les victimes, de les aider à prendre conscience de leurs droits», souligne Shira. Ofelia avait porté plainte à plusieurs reprises pour, chaque fois, se rétracter. Jusqu’à ce jour où la police l’a découverte chez elle, le corps tuméfié. Le département juridique du Caimca a pris le relais. « Quand la police dirige les victimes vers le Caimca, nous agissons immédiatement, explique Shira, avocate de métier, pour éviter le repentir. Car beaucoup, dépendantes de l’agresseur, économiquement et psychologiquement, retirent leur plainte. Si elles le souhaitent, nous les accompagnons tout au long de la procédure juridique. »


UNE PLURIDISCIPLINARITÉ GARANTE D’EFFICACITÉ

À l’étage, Denise Stigol, le médecin du centre, reçoit, quant à elle, jusqu’à 30 patientes par jour. Une fréquentation importante parce qu’elle a ouvert son cabinet non seulement aux victimes, mais aussi à toutes les femmes, aux adolescents et aux enfants. L’intérêt est double pour Denise : « D’une part, nous ne voulons pas stigmatiser les victimes de violence domestique. C’est aussi un moyen de détecter les cas de maltraitance car les patientes n’osent pas toujours parler. D’autre part, afin de contribuer au financement du Caimca, les consultations sont payantes et nous vendons les médicaments. Tout ça bien moins cher que dans les cliniques privées. » Depuis peu diplômée de médecine légale, la doctoresse rédige des certificats médicolégaux, présentés aux procès comme preuves de l’existence et de l’exercice de violence. Une gynécologue de l’hôpital travaille également quelques heures par jour au centre pour dépister les MST et le cancer du col de l’utérus et, si nécessaire, donner les traitements appropriés. La psychologue du centre, Ivette Pineda, a été formée pour pouvoir délivrer des diagnostics psychologiques légaux. Un progrès capital : «Pour toute la région, il n’y avait qu’un expert médico-légal, explique la jeune praticienne, qui plus est un homme auquel peu de femmes osaient se confier, et aucun expert pour les diagnostics psychologiques légaux.» Ivette organise des psychothérapies de groupe et reçoit les victimes individuellement. Plus rarement les agresseurs. Beaucoup d’hommes refusent toute thérapie, voire la simple médiation. L’une des femmes-relais, dans les quartiers, Doña Juana, arrive au Caimca pour présenter un cas : « Une muchacha frappée par sa mère et sa grand-mère à San Judas. Je l’ai convaincue de passer au centre dans la matinée. » Ces femmes-relais, à l’instar des juges de quartiers, des représentants élus par les habitants, sont formées au Caimca pour la détection et la prévention des cas de maltraitance domestique.Le réseau de bénévoles (18 promotoras, 33 juges), véritable quadrature du cercle, devrait s’étoffer. Une gageure, en effet, car Médecins du Monde et ses partenaires visent désormais les communautés indigènes les plus isolées de la région. Sans doute aussi les plus affectées.


S’UNIR CONTRE LA VIOLENCE FAMILIALE ET SEXUELLE


VIOLENCE FAMILIALE / À Puerto Cabezas, la réussite du projet repose sur la construction permanente d’un réseau de compétences variées. D’où la conclusion de partenariats solides avec les institutions locales. Après notre retrait en 2010, nos partenaires géreront le réseau.


« C’est une expérience unique dans la région, confie le docteur Eldo Law, directeur de la polyclinique de la municipalité, associé au projet. Les initiatives pour répondre au problème endémique de la violence s’étaient révélées insuffisantes. Le réseau apporte une meilleure coordination entre les acteurs locaux. »

Le collectif – baptisé Réseau de prise en charge des victimes de violence intra-familiale et violence sexuelle – est né en 2006, sous l’impulsion de MdM et de plusieurs mouvements féministes historiques comme Nidia White. L’idée : fédérer, via notre soutien financier et logistique, l’expérience et les compétences de chaque institution associée (publique et associative) afin d’améliorer la prise en charge globale des victimes de violence domestique. Ainsi, les engagements communs, formalisés sous forme de conventions, sont régulièrement actualisés pour inclure les nouveaux partenaires. « Difficile parfois d’impliquer tous les acteurs, constate Diane Maraval, coordinatrice MdM Nicaragua, surtout quand le personnel change souvent. » Côté social, outre la Red de Mujeres contra la violencia, une fédération de 150 associations féministes, la Ligue locale des droits de l’Homme (Cedehca) et le ministère de la Famille ont rejoint le collectif. Autre acteur pionnier et incontournable : la Comisaria de la mujer y la niñez ou Police des femmes et des mineurs qui, dès sa création en 1993, a affiché sa volonté de traiter tous les aspects sociaux de la problématique. Cette instance spécialisée de la police nationale, qui reçoit les plaintes et dénonciations de cas de violence familiale et sexuelle, emploie une assistante sociale, une psychologue et des femmes policiers qui mènent les enquêtes. Enfin, les étroites relations entre MdM et les partenaires de la santé publique et privée, comme le ministère de la Santé, l’hôpital et la polyclinique de Puerto Cabezas, ont abouti à un meilleur suivi des patients. À notre arrivée, par exemple, aucun centre de santé de la région ne disposait de registre spécifique pour relever les cas suspectés et réels de violence.


Guillaume PLASSAIS

Journal destiné aux donateurs, n°90, mars 2008

(Photos: Stéphane Lehr)


... NOTRE ACTION


PRINCIPAUX OBJECTIFS

Éradiquer la violence familiale et sexuelle suppose d’assurer durablement la prise en charge médicale, juridique et sociale des victimes, de sensibiliser sans relâche les populations. Dans le cadre du Plan national pour la prévention de la violence (2001-2006), nous avons créé et renforcé notre réseau pluridisciplinaire. À terme, nous visons les communautés indigènes et une reprise des activités par nos partenaires en 2010.


MOYENS APPORTÉS
MdM finance la réhabilitation, la logistique et les ressources humaines du centre Caimca. À noter, notre appui logistique et le don de médicaments dans les communautés après le passage de l’ouragan Félix en 2007. Le réseau s’efforce de relayer le message via les médias traditionnels, des actions de lobbying, le recrutement et la formation de bénévoles (femmes-relais, juges, etc.).


ACTIVITÉS ACTUELLES
Le Caimca offre un panel important d’activités : consultations générales, dépistage des MST et des cancers du col de l’utérus, traitements gynécologiques et psychologiques, vente sociale de médicaments, stages de formation, réunions d’information pour le personnel et la population masculine.


FICHE PAYS

EN CHIFFRES

1998 : L’ouragan Mitch tue 3000 Nicaraguayens.

2001 : Lancement du Plan national pour la prévention de la violence.

2006 : Daniel Ortega, leader sandiniste historique, est élu président de la République. 2,3 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté (pour 5,8 millions d’habitants).

2007 : L’ouragan Félix tue 300 indigènes dans les communautés de la RAAN.

74,2%
C’est la part de femmes victimes de violences conjugales dans la ville caribéenne de Puerto Cabezas, d’après une étude régionale publiée en 2004 (échantillon étudié : 465 femmes entre 15 et 49 ans des diverses ethnies de la région.)





Dans la Région autonome de l’Atlantique Nord (RAAN), province la plus pauvre du pays, alcool et drogue font des ravages. Depuis 2001, les autorités ont élevé la lutte contre la violence intra-, extra-familiale et sexuelle au rang de priorité nationale.