Accueil > Publications > Publications > La revue Humanitaire > Revue Humanitaire n°29 - Révolutions arabes : la « divine...
Revue Humanitaire n°29 - Révolutions arabes : la « divine surprise », ses acteurs, son avenir - Juillet 2011
Dans ce n°29, il s’agit de mieux comprendre le rôle joué par les sociétés civiles de ces pays dans l’émergence de ces Révolutions, d’envisager la solidarité qui peut s’exprimer entre pays arabes et le rôle que peuvent jouer les ONG occidentales pour accompagner ce mouvement ...
| Les Révolutions arabes qui se sont jouées ‑ et continuent de se jouer – en Tunisie, Egypte, Libye ne sont une « divine surprise » que pour qui ne connaissait pas les mutations qui travaillaient en profondeur ces sociétés. Ces Révolutions sont notamment le fruit du travail mené depuis de nombreuses années par des sociétés civiles multiformes (ONG locales laïques, musulmanes traditionnelles ou islamistes), souvent reliées entre elles par une solidarité arabe très forte, parfois appuyées par des ONG occidentales. La revue Humanitaire avait déjà appréhendé ces questions dans deux numéros de 2007 ( n°17, « Islam et solidarité ») et 2008 ( n°20, « Comment intervenir au Proche et Moyen-Orient ? »). Pour ce n°29, il s’agit de mieux comprendre le rôle joué par les sociétés civiles de ces pays dans l’émergence de ces Révolutions, d’envisager la solidarité qui peut s’exprimer entre pays arabes et le rôle que peuvent jouer les ONG occidentales pour accompagner ce mouvement qui semble vouloir s’étendre (Yémen, Syrie, Afrique sub-saharienne…) tout en posant des questions qui ne manqueront pas de faire débat, depuis les migrations induites et le fantasme du « déferlement sur l’Europe » jusqu’au partage démocratique des nouveaux pouvoirs. |
SOMMAIRE
Dossier réalisé avec la participation de Dominique Benedittini, Joseph Dato et Djawad Guerroudj du Groupe Moyen-Orient de Médecins du Monde
| Dossier : Révolutions arabes : la « divine surprise », ses acteurs, son avenir - Table ronde : Révolutions arabes : les enjeux d'une recomposition régionale Avec : Khadija Mohsen Finan, politologue, maître de conférences et chercheur à l'Institut Europe/Maghreb/Méditerranée de l’Université Paris VIII Latifa Tayah-Gueneau, responsable de programme à l'Institut Panos Paris (IPP) Ali Bensaad, géographe, maître de conférences à l'université de Provence et enseignant-chercheur à l'Institut de recherche et d'études sur le monde arabe et musulman (Iremam) Djawad Guerroudj, médecin, Médecins du Monde (MdM) Karim Pakzad, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) Rachid Lahlou, président du Secours islamique France (SIF) Articles : 1. Les relations entre acteurs associatifs et Etat, clé de compréhension des Révolutions arabes, par Caroline Abu-Sada et Benoît Challand 2. Egypte: Révolution et société civile en gestation, par Sarah Ben Nefissa 3. Tunisie aux portes du chaos, par Djawad Guerroudj et l’Association malienne des exilés 4. Libye : la possible confusion humanitaire-militaire en question, par le Humanitarian Policy Group 5. Un contexte humanitaire précaire et inédit en Libye, par Philippe Ryfman | - La rubrique à Brax - Édito : Voie de la jeunesse arabe, voix de la société civile, par Olivier Bernard - Retour sur… : Médecins du Monde en Somalie : l’art difficile du travail à distance, par Stéphane Berdoulet
Reportage : Côte d’Ivoire : après la flambée guerrière, l’urgence sanitaire, par Boris Martin Tribune : Objectif G20 !, par Pierre Salignon et Nicolas Guihard Regard de photographe : Benoît Guénot , Place Tahrir Lire, écouter, voir… : Ceux qui brûlent… ‑ Le puzzle israélo-palestinien reconstitué ‑ La question palestinienne, cartes en mains ‑ Crise humanitaire en pays riche ‑ L’Eurasie, plaque tournante des relations internationales ‑ Pauline ou une leçon de vie |
ÉDITO : Voie de la jeunesse arabe, voix de la société civile
Par Olivier Bernard*
Un « nouveau » monde est sans doute en train de naître à la frontière sud de l’Europe. Et avec lui, on assiste au bouleversement de nombreuses idées reçues sur le monde arabo-musulman qui, de Tripoli à Bahreïn, de Tunis au Caire, aspire à la liberté, à la démocratie et à un mieux-vivre.
Le forum qui s’est tenu au siège de Médecins du Monde (MdM) le 18 mai 2011 a permis de dresser un état des lieux de la situation dans les différents pays. Si tous les intervenants se sont accordés sur le double échec des socialismes post-coloniaux et de l’islamisme radical, le débat fut riche, à la mesure de l’événement qui, en ce début d’année 2011, fait figure de « divine surprise ». Les participants ont évoqué la solidarité interarabe, ses forces (accueil par les pays frontaliers des réfugiés irakiens après la guerre en Irak, accueil par la Tunisie des très nombreux réfugiés fuyant la Libye ces dernières semaines) et ses limites, notamment lorsqu’il s’agit de la question israélo-palestinienne.
Au regard de cette authentique solidarité, on ne peut que s’attrister de l’aveuglement du gouvernement français lors de la révolution tunisienne de décembre et des discours d’un certain nombre de dirigeants européens qui sont plus prompts à dénoncer d’éventuels afflux de migrants qu’à se féliciter de ces élans démocratiques. Se jouaient pourtant là des révolutions pacifiques menées par la jeunesse arabe au nom des valeurs de liberté et de démocratie dont l’Europe prétend porter l’étendard haut et fort à travers le monde.
En 2007, la revue Humanitaire s’interrogeait sur le rôle de la solidarité en terre d’islam[1]. Nous insistions alors sur la nécessaire « connaissance et envie de connaissance », en empruntant la double voie « de la curiosité de l’autre et de la réciprocité ». En cela, nous faisions expressément référence à l’ijtihâd, cet effort intellectuel, que fournirent les théologiens et juristes pour interpréter les textes fondamentaux de l’islam. C’était aux premiers siècles de l’Hégire. À ce moment-là, les muftis et les oulémas décidèrent que c’était une question de survie pour l’islam de réfléchir sur lui-même et de sortir de lui-même en s’ouvrant aux influences extérieures. La jeunesse des sociétés arabo-musulmanes d’aujourd’hui, héritières de cette tradition, a repris le flambeau. Elle l’a fait de manière pacifique, en renvoyant à leurs peurs, à leurs préjugés ou à leurs calculs ceux qui voulaient croire que l’ogre islamiste, voire terroriste, tirait les fils de pareil chambardement.
Il n’en était rien. La leçon est salutaire. Elle nous rappelle, voire nous enseigne, que la jeunesse musulmane de ces pays fait bel et bien la différence entre le temporel et le spirituel, entre la foi profonde et la scène publique. Elle nous renvoie aussi à notre méconnaissance de ces régions, mais également à au moins deux tendances que nous ne voyons pas toujours en nous : d’abord que nous avons beau nous être affranchis de la religion, notre empreinte chrétienne persiste, et nous voudrions pourtant que les musulmans renoncent à leur propre empreinte ?! Ensuite, que nos sociétés brinquebalées par les inégalités, la crise financière et la perte de sens, sont travaillées en profondeur par des révoltes qui, de la place Syntagma d’Athènes à la Puerta del Sol madrilène pourraient très bien donner lieu à des révolutions. Oui, ces révolutions qui traversent le monde arabe nous concernent, les réactions de craintes et de repli qui s’expriment ici, mais aussi les mouvements citoyens similaires naissant en Espagne ou en Grèce en témoignent. Nous ne pouvons rester en dehors de ces mouvements qui traversent le monde.
MdM, de par sa longue présence dans de nombreux pays de cette zone, est un observateur attentif de ces évolutions. Le choix qui a été le notre de privilégier des approches partenariales trouve ici sa légitimité. En appuyant des acteurs de la société civile en Égypte ou en Turquie, par exemple, nous sommes au plus près des besoins des populations. En travaillant conjointement avec des organisations africaines et arabes à l’accueil des migrants aux frontières de la Libye, nous apportons des réponses humanitaires et démontrons que la notion de solidarité internationale prend ici tout son sens. En dénonçant en France le peu d’intérêt, voire le rejet, manifesté à l’égard des migrants tunisiens, nous participons à ce nécessaire effort de compréhension des dynamiques en cours et de solidarité à l’égard de peuples en mouvement.
Avec la mort de Ben Laden, l’ère de l’après-11 septembre semble avoir commencé, faisant valser la realpolitik qui consistait à tolérer des autocraties pour éviter d’hypothétiques théocraties. C’est plus que jamais le moment de poursuivre ces efforts de compréhension mutuelle. Les acteurs de la solidarité ont sans doute une place et une responsabilité particulières dans cet effort. En menant des actions en commun, des acteurs de la société civile ici et là-bas répondent à des besoins pour des populations précaires ou stigmatisées, mais démontrent aussi qu’il y a une place dans les sociétés pour des professionnels engagés. En témoignant ensemble, sur les deux rives de la Méditerranée, de l’inhumanité des politiques migratoires mises en place par les pays européens, nous démontrons sans doute mieux que quiconque que les décrets et circulaires européens ne visent tous qu’à une seule chose : contraindre les pays du Sud à réguler eux-mêmes les flux migratoires et externaliser la gestion des migrants aux portes de l’Europe et ce au mépris du respect de certains droits fondamentaux.
Les révolutions actuelles dans le monde arabe, sont certes un signal que les peuples adressent à leurs dirigeants. Peut-être même aussi aux dirigeants des nations occidentales. Mais c’est aussi un appel que les acteurs de la solidarité internationale doivent entendre. En étant depuis des années engagés dans des programmes humanitaires ou de développement, en appuyant la société civile, ils ont peut-être joué un petit rôle dans le processus qui s’est cristallisé ces derniers mois. Ils ont en tout cas très certainement une place dans ces évolutions en cours et à venir. En montrant que des partenariats sont possibles, nous luttons contre les discours de rejet de l’Autre en vigueur en Europe notamment. En témoignant d’une réelle vitalité, la jeunesse arabe nous ouvre la voie. À nous de saisir cette chance, pour peu que la curiosité de l’autre et la réciprocité soient au centre de nos préoccupations.
----------
* Olivier Bernard est président de Médecins du Monde
(1) - Humanitaire, Islam et solidarité, n° 17, été 2007.
