Accueil > Publications > La revue Humanitaire > Revue Humanitaire n°31 - L’adoption internationale en ple...
Revue Humanitaire n°31 - L’adoption internationale en pleine mutation
Médecins du Monde est la seule ONG humanitaire en France accréditée en tant qu’Organisme autorisé pour l’adoption (OAA). Forte de cette légitimité, elle a décidé dans le cadre de la revue Humanitaire d’ouvrir le débat sur l’avenir de l’adoption internationale.
| L’actualité suscite régulièrement des amalgames entre adoption internationale et action humanitaire, que ce soit après le tsunami de 2004 en Asie, à l’occasion de l’Affaire de l’Arche de Zoé en 2007 ou à la suite du séisme en Haïti en 2010. Et Médecins du Monde est la seule ONG humanitaire en France accréditée en tant qu’Organisme autorisé pour l’adoption (OAA). Forte de cette légitimité, elle a décidé dans le cadre de la revue Humanitaire d’ouvrir le débat sur l’avenir de l’adoption internationale. Celle-ci est en effet aujourd’hui en pleine mutation, au moment où les stratégies géopolitiques de certains États prennent le cheval de bataille de l’adoption, où le profil et les besoins des enfants évoluent, où les mesures législatives et les préconisations relatives à l’adoptabilité se multiplient. S’appuyant sur les interventions et contributions d’acteurs et d’observateurs, ce dossier cherche à mieux comprendre les difficultés et enjeux actuels de l’adoption internationale. |
SOMMAIRE
Dossier piloté par Olivier Bernard, président de Médecins du Monde ainsi que par Maria Melchior et Christophe Adam, respectivement épidémiologiste et médecin généraliste, membres du conseil d’administration de Médecins du Monde
| Éditorial Adoption internationale et action humanitaire : éviter le carambolage, par Pierre Salignon Retour sur… : La santé des jeunes Roms migrants en Italie : une enquête anthropologique, par Alice Sophie Sarcinelli Dossier : L’adoption internationale en pleine mutation Table ronde animée par Olivier Bernard et Pierre Salignon Avec : Luce de Bellefeuille, Hélène Charbonnier, Marianne Schulz, Claude Aiguesvives, Yves Denéchère - Une mission particulière au sein d’une association de solidarité internationale : l’adoption à Médecins du Monde, par Geneviève André-Trévennec et Luc Jarrige - Centro Italiano Aiuti all’Infanzia : l’expérience d’une ONG italienne agréée pour l’adoption internationale, par Graziella Teti - Haïti, deux ans après : et l’adoption ?, par Hervé Boéchat - Au Maroc, des enfants « inadoptables » pour cause de VIH/sida ?, par Elise Guillermet, Khadija Zahi, Marc-Eric Gruénais - Pour un accompagnement des adoptants à la hauteur des enjeux psychiques analyse comparée en France et au Québec, par Marion Labaudinière - La préparation des enfants à l’adoption au Brésil : un travail d’écoute, par Verônica Peterson Chaves - Les adoptions complexes vues par les acteurs de Médecins du Monde | Reportage Haïti enlisée dans ses failles, par Elodie Vialle Tribune - La Syrie : dilemmes humanitaires face à la répression sanglante Chronique d’un krach (sanitaire) annoncé Société civile internationale : l’union fera sa force, par William Bourdon - La gratuité des soins est rentable : la preuve par un projet pilote au Burkina Faso, par Karl Blanchet, Noël Adannou Zonon, Thierry Aggagliate Regard de dessinateur - Haïti, portrait inachevé, par Rémi Courgeon Lire, écouter, voir - Un espoir sur des cendres : l’Afghanistan - MSF dans le regard des autres - MSF : bilan de la quarantaine - Comment les ONG investissent l’éducation - Plaidoyer étayé pour l’exemption des frais de santé - Une vie contre les crimes de masse - Allons z’enfants de l’oubli – (Re)penser l’adoption |
ÉDITO : Adoption internationale et action humanitaire : éviter le carambolage
Pierre Salignon
Pierre Salignon est directeur général de Médecins du Monde
Si l’adoption internationale ne relève pas à proprement parler de l’action humanitaire, elle croise néanmoins souvent sa route. Et lorsque le « carambolage » survient, il a souvent pour cadre des pays en guerre ou victimes de catastrophes naturelles dans lesquels peuvent se développer des pratiques prédatrices méprisant l’intérêt supérieur de l’enfant au bénéfice du seul désir d’enfant... Paradoxe insoutenable en vertu duquel, sur l’autel de l’émotion médiatisée, adoption internationale, protection des enfants et trafic d’êtres humains peuvent alors se mêler jusqu’à se confondre à la faveur de pays bien souvent déstructurés, sans État digne de ce nom [1].
Et si Médecins du Monde propose ainsi d’aborder ouvertement la question dans le cadre de la revue Humanitaire, c’est qu’elle en est à la fois un observateur et un acteur privilégié. L’association présente en effet l’originalité — unique en France — d’être une organisation humanitaire et médicale menant à ce titre des missions de réponse aux crises ou de solidarité à l’étranger (comme en France), tout en hébergeant en son sein une mission consacrée à l’adoption internationale. Or la porosité entre ces deux types de missions est à éviter, comme nous l’a une nouvelle fois rappelé le séisme qui a frappé Haïti en janvier 2010 et à la suite duquel on a pu assister à des débordements scandaleux conduisant des pays étrangers à « exfiltrer » littéralement des enfants en dehors de tout cadre légal et organisé. Le séisme devenait alors l’alibi à l’évacuation d’enfants se retrouvant ensuite dans des pays d’accueil sans statut légal, parfois même dans des institutions d’accueil faute de famille adoptante, tandis que des familles haïtiennes continuaient à rechercher leur enfant « envolé » vers l’étranger.
Consacrer ce nouveau numéro de la revue Humanitaireà l’adoption internationale et à ses mutations, c’est donc faire un rappel à l’éthique de nos pratiques dans un contexte de l’adoption évolutif et d’une grande complexité. En tant qu’Organisme autorisé pour l’adoption internationale (OAA), Médecins du Monde occupe une place particulière aussi bien à l’intérieur du monde des ONG humanitaires que des OAA.
À ce titre, il lui appartient d’abord en tant qu’organisation médicale de s’intéresser tout particulièrement à ceux des enfants parmi les plus vulnérables, ceux qui ne sont peut-être pas aussi facilement « adoptables » que les autres, et dont le profil ne correspond pas à la demande… Il s’agit des enfants déjà grands, des enfants en fratries ou encore à particularités médicales : autrement dit, ceux que l’on range sous l’euphémisme des « adoptions complexes ». C’est un choix que nous avons fait à Médecins du Monde et que nous assumons plus que jamais : avant d’être une procédure de satisfaction du désir légitime de parents, l’adoption est une mesure de protection de l’enfance. L’article 21 de la Convention internationale des droits de l’Enfant ne dit rien d’autre : « Dans les pays où l’adoption est admise ou autorisée, elle ne peut avoir lieu que dans l’intérêt supérieur de l’enfant et lorsque sont réunies toutes les autorisations des autorités compétentes ainsi que toutes les garanties nécessaires ».
Il appartient ensuite à l’OAA MDM de tout mettre en œuvre pour sécuriser les procédures d’adoption à l’international et de favoriser le développement de bonnes pratiques dans les pays non signataires de la convention de La Haye ou qui le sont devenus récemment. Là, il s’agit en effet de pays plus à risques que d’autres, en ce qu’ils sont soumis à une forte pression extérieure pouvant conduire à des pratiques prédatrices ne considérant l’enfant que comme une marchandise.
Pourtant, il ne suffit pas de faire peser les responsabilités de l’adoption internationale sur des pays souvent faibles et sans moyens. Les États d’accueil — ou simplement candidats à l’accueil — des enfants adoptés devraient plus souvent savoir reconnaître quand les conditions pour adopter ne sont pas réunies, et ce malgré la pression que peuvent exercer les familles adoptantes. L’Unicef avait agi en ce sens par le biais d’un rapport écrit par le Service Social International en 2010 à propos du Viêtnam [2]. Le gouvernement français l’a fait un temps suite au séisme en Haïti suspendant toutes nouvelles procédures [3]. Face à des situations de crises et de catastrophes, il convient en effet de savoir imposer des moratoires plutôt que de réaliser des adoptions dans l’urgence et sous le coup de l’émotion. C’est le devoir d’une organisation comme MDM que de tirer le signal d’alarme[4], lorsque cela s’impose, en rappelant aux pays d’accueil leurs responsabilités directes sur les conditions de mise en œuvre de l’adoption internationale [5].
Rappelons ici que la France est le troisième pays d’enfants adoptés à l’étranger (après les États-Unis et l’Italie) : ce sont près de trois mille cinq cents enfants qui ont été adoptés en 2010 (+7 % par rapport à 2009) en provenance d’Haïti, du Viêtnam, de la Colombie, d’Éthiopie et de Russie. La demande d’enfants à adopter à l’international est donc forte dans l’Hexagone, comme en témoignent les trente mille agréments en attente, alors que six mille sont délivrés chaque année en moyenne... Autrement dit, en termes triviaux, « la demande est plus forte que l’offre » au risque d’alimenter l’illusion qu’il est toujours possible d’adopter à l’étranger. Les désillusions sont de plus en plus souvent douloureuses pour de nombreux couples en désir d’enfant s’engageant dans des procédures longues (plusieurs années) et coûteuses.
Écrivons-le crûment : il devient difficile désormais d’adopter des enfants petits et en bonne santé. Ceux des parents qui tenteront l’aventure le feront à leurs « risques et périls », autrement dit en dehors de tout encadrement avec une OAA, en envisageant le plus souvent une adoption individuelle, le plus souvent non sécurisée et à des tarifs prohibitifs pouvant alimenter des circuits parfois occultes.
Avec la ratification de la convention de La Haye par un nombre croissant d’États, l’adoption nationale dans les « anciens » pays d’adoption se développe, et il faut s’en réjouir. Résultat : moins d’enfants sont proposés à l’adoption internationale et les profils à particularités sont désormais la majorité de ceux qui sont proposés aux familles. En réponse à cette tendance de fond, on voit déjà les filières s’adapter, et l’intérêt pour les pays d’origine africains se confirmait comme au Nigéria, en RDC ou au Ghana… le système des vases communicants fonctionnant toujours aussi bien. Et ce n’est pas pour le meilleur, on le sait.
Tout l’objectif de ce dossier est de tenir un discours de vérité sur des dérives et des évolutions incontournables ; sur ce qu’elles impliquent pour l’avenir de l’adoption ici et là-bas, pour les familles en désir d’enfants et les enfants adoptés ou dans l’attente de l’être. Il s’agit de réfléchir à ces nouvelles formes de la parentalité qui voient le jour et à la filiation (maintien du lien avec le pays d’origine, adoption simple versus adoption plénière, homoparentalité [6], etc.) en espérant notamment une évolution rapide des dispositifs législatifs.
----------
[1] « Adoption et humanitaire, les liaisons dangereuses »,La Vie, 17 novembre 2011 ; voir aussi Revue Accueil, 162,EFA, la famille élargie, mars 2012.
[2] www.iss-ssi.org/2009/assets/files/rapport%20VN%20Fr.pdf
[3] Lire Hervé Boéchat, « La gestion des adoptions internationales », Humanitaire, n° 27, décembre 2010 (dossier Haïti : sortir de la dépendance humanitaire ?), http://humanitaire.revues.org/index873.html
[4] Ce que l’Europe peut faire pour les enfants de régions ravagées par un désastre naturel et en situation de crise : les exemples d’Haïti et de l’Afghanistan.
http://assembly.coe.int/Documents/WorkingDocs/Doc11/FDOC12783.pdf
[5] MDM a décidé fin 2011 de suspendre ses actions en Ukraine estimant que les conditions n’étaient pas réunies en matière d’adoption internationale.
[6] « Le refus d’adoption par un couple de lesbiennes n’est pas discriminant selon la CEDH »,Libération, 15 mars 2012.
----------
Publications
-
26/07/2012 - Revue Humanitaire n°32
Depuis quelques années déjà, la cartographie et les Systèmes d’information géographique (SIG) ont fait leur entrée dans l’humanitaire.
-
14/05/2012 - Revue Humanitaire n°31 - L’adoption internationale en pleine mutation
Médecins du Monde est la seule ONG humanitaire en France accréditée en tant qu’Organisme autorisé pour l’adoption (OAA). Forte de cette légitimité, elle a décidé dans le cadre de la revue Humanitaire d’ouvrir le débat sur l’avenir de l’adoption internationale.
