Accueil  >  Presse  >  Tribunes  >  Roms : une violence insidieuse

Tribune

Roms : une violence insidieuse

Article paru dans Lien Social numéro 1074 13 septembre 2012

Isabel Marblé, éducatrice spécialisée et travailleuse sociale à MÉdecins du Monde, à Lyon, côtoie les familles roms depuis de nombreuses années. dans cette ville, cinq campements et deux squats ont été évacués au cours de l’été. Elle témoigne de ces évacuations.

Au 30 août, selon les décomptes du journalrue 89, trois mille roms auraient été évacués de leur campement de fortune en france, sur une population évaluée à quinze mille personnes. Le 29 août, les nations unies ont appelé la France à respecter les normes internationales de non-discrimination à l’égard des roms. elles soulignent que les“évictions continuent et menacent de mettre des familles dans des situations de grande vulnérabilité”et appellent à des solutions alternatives.

 

  • Vous étiez en contact avec les familles qui ont été évacuées, où sont-elles aujourd’hui ?

Nous suivions plusieurs personnes qui ont été évacuées ces dernières semaines, parfois les suivis duraient depuis plus d’un an. beaucoup d’enfants étaient scolarisés. aujourd’hui, ils ne savent pas dans quelle école aller. Les cent quatre-vingts personnes évacuées du camp de saint-priest à la fin du mois d’août n’ont eu aucune proposition d’hébergement. elles se sont installées dans un autre lieu dans des conditions plus précaires encore.

 

  • Quelles conséquences ont ces évacuations sur vos accompagnements ?

Je viens d’avoir en ligne, par exemple, un médecin de pmi (protection maternelle et infantile), tout ce que nous avions mis en place est interrompuá: suivis pour les tout-petits, les grossesses, les accouchementsà les femmes que nous rencontrons sont complètement perdues. en l’espace de deux mois, elles peuvent avoir changé trois, quatre fois de lieux de vie, cela n’arrûte pas depuis le mois de juin. jamais il n’y a eu de proposition d’hébergement. les équipes de médecins du monde, les bénévoles, les familles ont sans cesse appelé le 115á: il est saturé et nous répond qu’il n’y a pas de places.

 

  • Quelle analyse faites-vous de ce qui se passe actuellement avec les campements roms?

Je suis sur le terrain depuis longtemps. Je connais certaines familles depuis plus de neuf ans. J’ai vu un certain nombre d’expulsions. aujourd’hui, la situation est complètement bloquée pour ces familles. nous ne voulons pas les laisser dans des situations d’insalubrité et de danger mais il faut trouver des solutions, car les personnes que nous rencontrons sont dans un état d’épuisement avancé. elles sont très fatalistes. lors d’une des dernières expulsions, j’étais sur le terrain. il régnait un silence impressionnant. alors que plus de quatre-vingts personnes étaient expulsées dont la moitié d’enfants, nous n’entendions pas voler une mouche. je n’avais jamais vu cela. lors de l’évacuation du camp de saint-priest, il y avait du silence mais aussi beaucoup de colère. c’est presque rassurant : la colère montre qu’il y a encore de la vie.

 

  • Quelle était la nature de votre intervention sur le terrain de saint-priest ?

Nous y étions très présents pour maintenir le lien et parce qu’il y avait beaucoup de petits enfants. une campagne de vaccination était organisée, elle devait démarrer ce mois de septembre. aujourd’hui, une chape de plomb est tombée sur les familles. les personnes nous disent elles-mûmes qu’elles vont mal. Nous avons déjà connu des périodes très difficiles avec des expulsions fréquentes, de la violence policière. aujourd’hui, la violence n’est pas directe mais insidieuse. Elle amène à un épuisement moral des personnes. elles sont perdues. nous tentons de maintenir le lien et de garder leur mémoire. nous sommes un peu le réceptacle de cette mémoire, de leurs papiers, dont nous gardons les doubles, souvent perdus dans la précipitation des évacuations.

 

  • Quelles seraient les premières bonnes mesures à prendre ?

Je pense qu’avant d’expulser les personnes des terrains où elles sont installÉes, il faut travailler ensemble sur les alternatives possibles. Sans hébergement, rien n’est possible. cet hiver, sans expulsion, des situations ont avancé. Des dÉmarches impossibles À faire si les familles sont évacuées tous les mois. une famille, par exemple, va obtenir un logement à la fin du mois en dur après cinq années d’accompagnement.

 

  • Vous pensez que la circulaire qui appelle À une concertation en amont va faire changer les pratiques ?

Nous avions été invités, avec d’autres associations, à une première réunion le 22 juillet avec le préfet à propos du terrain de saint-priest pour voir comment la situation pouvait évoluer. Nous avions ensuite reèu un appel qui nous encourageait à proposer des solutions pour ce terrain. nous avons alors commencé à faire des diagnostics sociaux. mais au final le terrain a été évacué… Notre relation de confiance avec les personnes est évidemment fragilisée parce que nous les avions tenues informées de nos réunions, du travail que nous entamions. l’évacuation vient tout remettre en cause.

 

Propos recueillis par Marianne Langlet

Revue lien social

http://www.lien-social.com/spip.php?article3826

septembre 2012

Presse

Presse

  • 22/07/2011 - Parias - les Roms en France

    Le 30 juillet 2010, le Président de la République dans son discours de Grenoble pointait du doigt la communauté rom et annonçait la multiplication des expulsions.
    Un an après, Médecins du Monde déplore les conséquences sanitaires catastrophiques des expulsions à répétition, publie une enquête inédite sur la couverture vaccinale des populations roms et dénonce une mise en danger volontaire de personnes en grande précarité

Presse